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La Chine et le Partenariat transpacifique

6 février 2016

Chine-PTPComme toujours après avoir publié une série de billets sur un sujet précis, je me retrouve avec une pile d’études sur mon bureau. J’ai donc décidé d’en présenter trois dans ce billet! En fait, je ne vais présenter que la première, me contentant de survoler les deux autres, car ce sont les liens entre leurs sujets et celui de la première étude qui m’ont amené à en parler.

L’impact des importations de la Chine aux États-Unis

Les économistes orthodoxes ont toujours chanté les louanges du commerce international, censé avantager tous les pays y participant. C’est ce dogme que David Autor, David Dorn et Gordon Hanson questionnent dans une étude intitulée The China Shock: Learning from Labor Market Adjustment to Large Changes in Trade (Le choc de la Chine : les adaptations du marché du travail causées par de grands changements dans le commerce).

Les auteurs commencent leur étude en précisant que, jusqu’en 1990, le dogme sur les avantages du commerce international se confirmait lorsqu’on l’examinait sous différents angles, soulignant notamment que la baisse de l’emploi dans le secteur manufacturier était surtout due aux changements technologiques et n’a pas accéléré avec la hausse du niveau des échanges internationaux. Mais, précisent-ils, il faut dire que la grande majorité du commerce international entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et 1990 se faisait entre pays industrialisés offrant des niveaux de salaires assez semblables. Puis, la Chine (ainsi que d’autres pays à bas salaires) a décidé de mettre son grain de sel, montrant que si le commerce international peut-être avantageux, il peut aussi avoir un coût.

Si la hausse de la part de la Chine dans le secteur manufacturier mondial fut bien graduelle dans les années 1990, part passant d’environ 2,3 % à environ 5 %, elle a vraiment explosé par la suite pour s’approcher de la barre des 20 % en 2013 (18,8 %), entre autres à la suite de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001. Cette hausse a fait en sorte que les importations des États-Unis de produits manufacturés en provenance de la Chine ont augmenté dans 385 des 397 industries manufacturières!

Les auteurs se sont dit que ce choc était l’occasion idéale de tester la théorie économique orthodoxe qui prétend que les seuls effets sur le marché du travail de tels chocs sont un déplacement des travailleurs des régions et industries touchées vers d’autres régions et industries non touchées qui seront ravis de les accueillir (bon, j’ironise un peu…) et une baisse de la demande de travailleurs non spécialisés dans tous les secteurs.

Ils ont donc calculé les effets de la hausse des importations chinoises dans les zones de navettage (ou «commuting zones») les plus touchées par les importations en provenance de la Chine en comparant leurs variations de l’emploi à celles des zones moins ou non touchées (il y a 741 zones de navettage aux États-Unis). Je n’expliquerai pas ici la méthode employée, mais elle m’a semblé bien conçue, car axée sur des données réelles et non sur des concepts théoriques. Non seulement l’emploi dans le secteur manufacturier a baissé davantage dans ces zones (ce qui est assez évident), mais aussi l’emploi dans les autres secteurs économiques. Le chômage y a davantage augmenté, tout comme l’inactivité. En examinant des données longitudinales, ils ont aussi remarqué qu’il y a en fait eu peu de mobilité régionale ou industrielle, les gens qui ont perdu leur emploi ayant des compétences peu transférables et préférant demeurer dans leur région. Cela montre bien, encore une fois, que l’être humain est loin d’être l’homo œconomicus de la théorie économique orthodoxe, que son attachement à sa région est une dimension importante de ses comportements et que des compétences ne se transfèrent pas aussi facilement d’un secteur à l’autre que la théorie l’affirme. Les auteurs citent en plus des cas semblables survenus au Brésil, en Norvège, en Espagne et en Allemagne.

Au bout du compte, les auteurs estiment que le «choc de la Chine» a fait perdre près de 1 million d’emplois dans le secteur manufacturier des États-Unis (sur les 6 millions perdus, dont 5 millions seraient plutôt une conséquence des changements technologiques et d’autres facteurs) et 2 millions dans l’ensemble de l’économie, les pertes d’emplois des autres secteurs étant dues entre autres à la baisse de consommation des personnes qui ont perdu leur emploi dans le secteur manufacturier. En plus, ce choc a eu un impact négatif sur les salaires (qu’ils estiment à plus de 500 $ par année) et a fait augmenter les dépenses de l’État en programmes sociaux (santé, prestations d’assurance-chômage, bons alimentaires et autres) de près de 60,00 $ pour chaque augmentation de 1000 $ en importations provenant de la Chine.

Même si je ressens toujours un certain scepticisme face à des évaluations aussi précises (comment être certain que les effets mentionnés dans cette étude ne viennent que du seul fait que les importations en provenance de la Chine ont augmenté?), cette étude montre bien que le commerce international entraîne bien plus d’effets négatifs que la théorie orthodoxe ne le prétend.

Deux études sur le Partenariat transpacifique

Les deux autres études dont je veux parler tentent d’évaluer l’impact qu’aura le Partenariat transpacifique qui a été signé plus tôt cette semaine (mais qui devra être par la suite ratifié par tous les pays, ce qui n’est pas fait…). La première, The Economic Effects of the Trans-Pacific Partnership: New Estimates (Les effets économiques du Partenariat transpacifique : nouvelles estimations) est une mise à jour d’une autre étude publiée en partie par les mêmes auteurs (Peter A. Petri et Michael G. Plummer) en 2012 à partir des fuites sur le contenu de cet accord. Cette mise à jour a été effectuée à l’aide du texte précis de cette entente et de données plus récentes. La nouvelle étude conclut que ce partenariat fera croître le PIB mondial de 492 milliards $ en 2013, dont une hausse de 131 milliards $ au États-Unis, ce qui représente 0,5 $ de son PIB. Il n’y aurait toutefois aucune augmentation ni diminution du nombre d’emplois dans aucun des pays (j’y reviendrai tantôt)…

La deuxième étude, Trading Down: Unemployment, Inequality and Other Risks of the Trans-Pacific Partnership Agreement (Le chômage, les inégalités et les autres risques de l’Accord de partenariat transpacifique), de Jeronim Capaldo et Alex Izurieta, contient à la fois une critique de la première (en fait de celle de 2012) et une estimation bien différente des effets de cet accord : l’emploi diminuerait de 771 000 au sein des pays participants et de 5,4 millions dans les pays non-participants (880 000 en Europe et 4 500 000 dans les pays en développement).

Bizarrement, il y a plus d’information sur la méthode adoptée par la première étude dans la deuxième que dans la première… La première se contente de dire qu’elle utilise un modèle d’équilibre général calculable, mais sans préciser les hypothèses utilisées. Les modèles d’équilibre général calculables sont en effet basés sur une foule d’hypothèses, comme je l’avais montré dans ce billet (portant sur le modèle utilisé par Luc Godbout pour justifier sa recommandation de diminuer les impôts sur le revenu des particuliers et d’augmenter à la place les taxes à la consommation) où le modèle utilisé contenait au moins une vingtaine d’hypothèses irréalistes… Bref, le modèle utilisé dans la première étude qui conclut aux effets bénéfiques du Partenariat transpacifique contient notamment ces hypothèses :

  • l’économie fonctionne toujours au plein emploi, ce qui explique que cette étude arrive à la conclusion tautologique que le Partenariat transpacifique ne fera ni augmenter ni réduire l’emploi (!);
  • tous les marchés, y compris les marchés des matières premières et de l’emploi, sont toujours en équilibre et les prix s’ajustent parfaitement sans délai;
  • toute perte d’un emploi dans une industrie (en raison, par exemple, de la hausse des importations) est immédiatement compensée par l’ajout d’un emploi dans une autre industrie (en raison, par exemple, de la hausse des exportations), peu importe si les compétences exigées dans ces deux industries ne sont pas du tout les mêmes;
  • le niveau d’inégalités demeure toujours fixe, ce qui est «normal», car ce type modèle utilise un «agent représentatif» («hypothèse selon laquelle l’économie serait formée d’agents identiques par leurs préférences ou leurs fonctions de production»);
  • comme il n’y a qu’un agent, la part des revenus totaux en capital et en revenus d’emploi demeure fixe (alors que la part des revenus d’emploi est en forte baisse depuis des décennies);
  • les salaires augmentent au même rythme que les gains de productivité (ce qui n’est pas le cas depuis au moins 30 ans);
  • le budget des gouvernements est toujours équilibré, de même que le solde commercial international de tous les pays (ce qui est encore plus rigolo quand ce modèle est utilisé pour estimer l’impact d’une entente sur le commerce international!);
  • et bien d’autres…

Il faut dire que la deuxième étude utilise aussi un modèle (le «United Nations Global Policy Model»), mais un modèle qui ne contient pas d’hypothèses de plein emploi et de stabilité du niveau d’inégalités. Il y a d’autres différences, mais il s’agit d’un autre modèle qui repose aussi sur plein d’hypothèses (même si plus réalistes que celles de la première étude)…

Et alors…

Si des études comme la première que j’ai présentée dans ce billet m’intéressent beaucoup, car reposant sur des données empiriques, celles comme les deux dernières me hérissent profondément. Il faut dire que la première étude analyse le passé et que les deux autres tentent de prévoir l’avenir. Or le passé est drôlement plus facile à analyser que l’avenir à prévoir!

Avec ce billet, j’ai voulu surtout montrer l’absurdité de certains modèles de prévisions trop souvent utilisés en économie. Pour pouvoir utiliser des calculs mathématiques qui donnent l’impression d’une grande rigueur scientifique, on est forcé de baser les modèles qui utilisent ces calculs sur des hypothèses très restrictives qu’on sait très bien fausses. Et on se convainc que les conclusions tirées de ces hypothèses fausses sont exactes…

En fait, je n’ai guère plus confiance aux conclusions de la troisième étude qu’à celles de la deuxième (même si elle contient moins d’hypothèses qu’on sait fausses). Je pourrais bien sûr plus facilement les accepter par biais de confirmation, parce qu’elles correspondent davantage à ce que je pense des effets du Partenariat transpacifique et aux résultats de l’analyse de la première étude sur l’impact de la croissance des importations chinoises sur l’emploi aux États-Unis.. Mais, je trouve tellement ridicules ces prévisions trop précises (comme la perte de 771 000 emplois au sein des pays participants) que je ne peux que douter de l’ensemble de la démonstration qu’elle contient…

Cela dit, le Partenariat transpacifique, comme l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AÉCG) et pour à peu près les mêmes raisons, peu importe le nombre d’emplois qu’il pourrait ajouter ou détruire, c’est mal

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