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Plongée en eau trouble

26 septembre 2016

plongee

Plongée en eau trouble : enquête explosive chez les banquiers de Joris Luyendijk nous invite dans un monde où, même quand un avion s’enflamme, il n’y a pas de pilote dans le cockpit… Cette histoire, bien trop réelle, est contée par un journaliste ne connaissant au départ rien du secteur financier qui a passé deux ans et demi en immersion dans ce secteur à Londres.

Introduction : L’auteur explique le contexte qui l’a amené à discuter avec plus de 200 personnes travaillant dans la «City» de Londres à la demande du journal le Guardian, pour un blogue qu’il y a tenu pendant tout ce temps.

La loi du silence : L’auteur explique tout d’abord les difficultés auxquelles il a dû faire face pour percer la loi du silence qui règne dans ce secteur. Il raconte ensuite (en fait avant…) une journée passée dans une maison de fous… euh, plutôt dans un cabinet de courtage, et fait part du résultat de certains de ses entretiens obtenus en partie grâce à cette phrase savoureuse : «La démocratie finit par ressembler à un système où les électeurs décident quel politicien doit mettre en œuvre ce que dictent les marchés» qui a fait réagir un bon nombre de banquiers…

Il illustre avec une autre citation que j’aime bien (tirée d’une de ses entrevues, cette fois) la différence entre les sous-secteurs de la finance : «Si les banquiers d’affaires sont des chasseurs en quête d’une proie, les banquiers de financement, eux, sont plutôt des fermiers qui labourent patiemment la terre». Nous avons certainement besoin des deuxièmes, mais des premiers?

La planète finance et le krach : L’auteur montre tout d’abord à quel point le système financier est fragile. Un seul joueur qui s’effondre peut entraîner la chute de tous les autres, ce qui a bien failli se passer en 2008. L’auteur précise ensuite que la très grande majorité des entreprises financières n’ont joué aucun rôle dans cette crise, ce qui est à la fois rassurant et très inquiétant, car cela veut dire qu’une petite minorité de ces entreprises peut mener ce système au bord du gouffre.

Le risque du caméléon : L’auteur raconte dans ce chapitre ses discussions avec des employés de banques d’investissement (personnes qu’il a eu beaucoup de difficulté à recruter). Il défait entre autres le cliché sur leur mode de vie : non, ce ne sont pas tous des drogués toujours sur le party! Il constate alors la grande variété des fonctions qu’on retrouve dans ces banques et la piètre opinion que les personnes qui y travaillent ont de celles qui n’accomplissent pas les mêmes fonctions qu’elles! Finalement, il montre que toutes ces personnes jugent leur travail essentiel à la société et qu’aucune d’entre elles ne se considère responsable de la crise, même celles qui créent le genre de produits dérivés incompréhensibles qui sont en partie responsables de cette crise.

Ce n’est que l’argent des autres : Ce chapitre porte sur des témoignages d’employés dans des fonctions d’appui (direction, tâches administratives, informatique, gestion du risque, service juridique, etc.). À partir de ces témoignages, l’auteur conclut entre autres que les services de gestion du risque ont perdu beaucoup de pouvoir après les déréglementations du secteur financier, car le risque est dorénavant assuré par la population en raison du concept du «too big to fail» («trop gros pour faire faillite»). Ces services servent dorénavant plus à calmer les actionnaires et les gouvernements qu’à véritablement éviter les activités trop risquées. Bref, le risque porte sur l’argent des autres, pas sur celui des institutions financières : «pile les banques gagnent, face la population perd».

Quand le téléphone sonne : L’auteur aborde ici le travail des responsables des ressources humaines, travail particulièrement pénible lors des vagues de licenciements trop fréquentes dans ce milieu, et présente les réactions des employés qui en sont victimes. Ensuite, il analyse tous les euphémismes utilisés dans ce milieu pour amoindrir la réalité de ces licenciements sauvages (départs, démissions, transactions, etc.). Ce qui ressort de tout cela est un climat de travail où règnent la suspicion, la peur et le chacun pour soi.

Chacun pour soi : Conséquence du climat de travail et des incitations que l’auteur qualifie de «perverses», le secteur financier se caractérise par une amoralité généralisée. Ces travailleurs ne se considèrent pas immoraux, mais avancent que la moralité n’a simplement rien à voir avec leur travail. Il y a des gagnants et des perdants dans chaque transaction et ils doivent faire partie des gagnants s’ils veulent garder leur emploi. Il justifient cette amoralité avec des raisonnements motivés, invoquant la même amoralité chez les clients et les actionnaires qui n’hésiteront pas à retirer leurs billes si les profits attendus ne sont pas au rendez-vous, l’absence de discrimination associée à cette amoralité et le fait que le reste de la société n’est pas plus morale.

Des îles en plein brouillard : L’auteur se penche ici sur les quants (analystes quantitatifs), experts en évaluation quantitative du risque (pour le calculer et le neutraliser). Ceux qu’il a rencontrés étaient tous renfermés, avec peu de relations sociales, au moins deux étant même atteint du syndrome d’Asperger. L’auteur montre ensuite les dangers de la complexité des algorithmes que les quants développent, notamment dans les transactions à haute fréquence. S’ils fonctionnent bien et rapportent beaucoup en temps «normal», ils peuvent être désastreux quand les hypothèses sur lesquels ils sont basés ne s’observent plus, comme lors de la dernière crise. Comme les dirigeants ne comprennent pas le fonctionnement de ces algorithmes, ils ne peuvent pas réagir rapidement. Et le temps que les quants leur disent quoi faire et que ces solutions soient mises en œuvre (quand elles le sont…) les pertes peuvent être déjà faramineuses… Voilà bien un domaine qui mérite bien son appellation de finance casino! Un banquier a d’ailleurs déjà affirmé que le problème n’est pas seulement que trop de banques sont trop grosses pour faire faillite, mais surtout qu’elles sont «trop grosses pour savoir ce qu’il s’y passe»! Et la clarté n’est pas plus présente du côté des systèmes informatiques, dans lesquels les dirigeants bancaires n’aiment pas investir (ceci explique peut-être cela et cela), car ces investissements font réduire les profits à court terme (je vais continuer à garder mon carnet bancaire…).

Et maintenant, quelques bonnes nouvelles ? : Là, l’auteur nous embarque dans l’univers des CDO (obligations adossées à des actifs) qui sont supposés protéger l’acheteur de risques trop élevés, mais qui sont aussi un des produits opaques à la source de la crise… À l’aide des témoignages qu’il a reçus, l’auteur explique que la conception de ces produits toxiques n’est que la conséquence de la culture de ce secteur (amoralité, chacun pour soi, absence de loyauté, concurrence entre les employés, peur, suspicion, etc.) et de l’incompréhension des produits par les banques qui les vendent. L’auteur souligne ensuite les conflits d’intérêts entre les agences de notations et les banques qu’elles évaluent, et entre les firmes de vérification et les banques qu’elles vérifient. Comme le dit l’auteur, c’est comme si le guide Michelin était payé par les chefs pour les évaluer! Finalement, les régulateurs, des employés gouvernementaux, font leur possible, mais si même les banquiers ne savent pas ce qui se passe chez eux, comment les régulateurs pourraient-ils le savoir, surtout que ceux qui commencent à avoir de l’expérience se font embaucher par les banques (où le salaire est bien plus élevé)?

Putain de merde : Malgré ses tentatives de déni, l’auteur réalise à quel point le système financier (ainsi que l’économie réelle et notre fragile système d’approvisionnement) est passé proche du gouffre. Pourtant, bien peu de choses ont été changées dans la réglementation après la crise : légère augmentation du taux de fonds propres, mais aucun changement du côté des incitations perverses, même culture délétère, même opacité, même complexité des produits, etc. Au bout du compte, on peut douter que le système financier soit plus fiable qu’avant la crise.

Les maîtres de l’univers : Les maîtres de l’univers sont les employés (souvent des traders, mais pas toujours) qui considèrent leurs principales transactions comme l’équivalent d’un but gagnant dans le septième match d’une série éliminatoire. Ils se considèrent plus brillants que les autres, estiment mériter leurs salaires indécents (qui atteignent parfois le millions de livres par année) et défendent farouchement leur secteur. Ils détestent la réglementation, sont convaincus que les banquiers sont presque tous honnêtes et que la crise fut uniquement due à la malchance (un cygne noir).

Enfermés dans leur bulle : Les banquiers à œillères sont enfermés dans leur bulle, comme le titre du chapitre l’indique. Ils travaillent 16 heures par jour, souvent sept jours par semaine. Ils ont rarement des ami.e.s. Le monde extérieur n’existe pas pour eux. «On vit en circuit fermé, loin de la réalité», dira l’un d’eux. Un autre s’est mis en colère en raison d’une augmentation d’impôt découlant des sommes énormes que le gouvernement britannique a payées pour sauver le secteur financier de ce pays… Que tout le monde souffre en raison des folies faites dans son secteur ne le concernait pas.

« Personne n’aime les prophètes d’Apocalypse » : Dans la terminologie de l’auteur, les banquiers délirants sont un croisement des maîtres de l’univers et des banquiers à œillères. Comme les premiers, ils se congratulent de leurs succès (mais ne s’enflent pas la tête) et comme les deuxièmes, ils se consacrent corps et âme à leur travail. L’auteur donne comme exemple un trader qui, le 11 septembre 2001, a compris dès que le premier avion a frappé une tour qu’il s’agissait d’un acte terroriste et qui s’est mis à vendre tout ce qu’il pouvait de titres provenant des sociétés d’assurances et aériennes. À la fin de la journée, il s’est rendu compte qu’il n’avait pas pensé une seule seconde à ses amis proches qui travaillaient dans ces tours. Il a quitté ce travail quelques mois plus tard… Les responsables des scandales de la manipulation du Libor et du Forex seraient des banquiers délirants. En effet, l’auteur mentionne que ces responsables se vantaient par courriels (!) d’avoir manipulé le marché (sans apporter de précision sur ce qu’ils avaient fait, quand même!). Et, finalement, il y a les banquiers à sang froid qui ne sont pas qu’amoraux comme les autres, mais carrément immoraux. Eux n’hésitent pas à mentir à leurs clients, surtout s’ils sont fragiles, pour les arnaquer…

Le cockpit vide : Dans ce dernier chapitre en forme de conclusion, l’auteur prétend qu’il a beau avoir découvert des comportements individuels qui nuisent à l’efficacité du secteur financier, c’est en fait le système lui-même qui crée ses propres problèmes (qui deviennent les nôtres), notamment en raison de la présence d’incitations perverses (difficile de lui donner tort quand on lit ce qui s’est passé récemment à la banque Wells Fargo, où la dirigeante s’est vue octroyer une indemnité de départ de 125 millions $ après un scandale important). C’est donc tout ce système qu’il faudrait revoir, notamment :

  • en séparant les banques pour qu’il n’y en ait plus qui soient trop grosses pour faire faillite;
  • en séparant les banques commerciales des banques d’investissements;
  • en interdisant les produits financiers si complexes que même les banquiers ne les comprennent pas;
  • en modifiant les systèmes de bonus pour incorporer des «malus» qui pourraient créer des incitations positives;
  • en augmentant encore les réserves de fonds propres des banques.

Il se demande ensuite comment il se fait qu’aucun gouvernement, de droite comme de gauche n’ait au moins tenté d’apporter ce genre de solution après la dernière crise. Peut-être que les politiciens ont les mêmes tares que les banquiers (maîtres du monde, à œillères, délirants, etc.). Sinon, est-ce une conséquence du lobbying? Des portes tournantes (postes offerts aux politiciens en fin de carrière)? De la capture politique par le secteur financier (les politiciens seraient convaincus que la réglementation est vraiment nocive)? De la mondialisation financière? De tous ces facteurs? Chose certaine, l’inaction des politiciens nourrit le cynisme et ce cynisme éloigne la possibilité d’élire des politiciens qui pourraient vraiment s’attaquer à ce problème. Et, qu’on le veuille ou pas, cela ne peut être que du côté de la politique que se trouvent les solutions.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si je ne raffole habituellement pas des livres basés sur des anecdotes, préférant des analyses plus globales (que des anecdotes peuvent bien sûr illustrer), j’ai dévoré ce livre. Il faut dire que plus de 200 anecdotes (même si cela signifie que seulement 0,5% des travailleurs de la City ont été rencontrés), cela commence à vouloir dire quelque chose du portrait complet. Même si la culture des gens qui travaillent dans ce secteur ne m’est pas tout à fait étrangère, les témoignages à répétition sur les tares qu’on y trouve permettent de mieux percevoir le climat qui règne dans ce milieu. Chose certaine, je ne regrette sûrement pas de ne pas y travailler!

Est-ce que les propositions de l’auteur sont adéquates et pourraient vraiment changer les choses et nous mettre à l’abri d’une nouvelle crise qui serait encore plus difficile à régler? Il dit lui-même ne pas avoir la prétention d’assez bien connaître ce domaine pour garantir que ses propositions sont les meilleures. Je pense qu’elles amélioreraient la situation, mais suis loin d’être certain qu’elles régleraient le problème. Par exemple, je suis loin d’être certain que le fait de réduire la taille des banques diminuerait le risque de contagion d’une crise comme la dernière, car les entreprises financières sont de plus en plus dépendantes les unes des autres. Mais, bon, ces recommandations sont loin de représenter le principal intérêt de ce livre!

2 commentaires leave one →
  1. Sciencesenviro permalink
    26 septembre 2016 9 h 19 min

    Puisque règne la loi du silence dans ce secteur, on espère que ce livre va faire du bruit…
    Merci pour ce résumé et cet avis !

    Aimé par 1 personne

  2. 26 septembre 2016 10 h 11 min

    Je crois que sa série de billets a fait jaser pas mal au Royaume-Uni…

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