Skip to content

Le déclin de la concurrence

28 septembre 2016

declin_concurrenceLa concurrence est censée être la principale vertu de l’économie de marché. On tente même d’instaurer cette «vertu» dans le secteur public (soit à l’interne, soit avec des entreprises privées), ce qui montre à quel point on la vénère. Or, selon une récente allocution du président du Council of Economic Advisers (Assemblée des conseillers économiques), Jason Furman, intitulée Beyond antitrust: The role of competition policy in promoting inclusive growth (Au-delà des mesures pour réglementer les monopoles : Le rôle des politiques sur la concurrence dans la promotion de la croissance inclusive), la concurrence serait en perte de vitesse aux États-Unis.

Manifestations de la baisse de la concurrence

Les données montrent que la part des revenus des 50 plus grosses entreprises a augmenté dans 12 des 13 regroupements industriels entre 1997 et 2012 (voir le tableau à la page 2 du document). Cette hausse fut particulièrement forte dans le transport, le commerce de détail, les finances et assurances, et le commerce de gros. La seule baisse (minime) a été observée dans les autres services (services de réparation, services personnels, ménages, associations, etc.), le secteur où les revenus étaient déjà les moins concentrés en 1997. Furman présente ensuite l’évolution de sept indicateurs macroéconomiques qui pourraient expliquer la plus grande concentration de l’économie et le déclin de la concurrence.

1 . Baisse du taux de création d’entreprises : L’image qui accompagne ce billet montre que la proportion de nouvelles entreprises (fondées au cours des cinq dernières années) est passée d’environ 50 à 35 % de l’ensemble des entreprises entre 1982 et 2013. Encore pire, alors qu’elles embauchaient 20 % de la main-d’œuvre en 1982, cette proportion était passée à guère plus de 10 % (environ la moitié!) en 2013. declin_concurrence1Le graphique ci-contre montre que cette tendance vient presque uniquement de la baisse du taux annuel de création de nouvelles entreprises (de 15 à 8 % entre 1975 et 2013), très peu de changements dans le taux de fermeture des entreprises, puisque celui-ci n’ayant diminué que légèrement (de 10 à 8 %). La principale hypothèse avancée par Furman est que les barrières à l’entrée dans des industries ont augmenté avec les années, tant à cause de la complexification des activités des entreprises que de ce qu’on appelle la capture de la réglementation par les entreprises existantes (voir ce billet à ce sujet).

2. Baisse du dynamisme du marché du travail : Cette baisse se manifeste aussi bien par la declin_concurrence2diminution de la création et de la destruction d’emplois (comme on peut le voir sur le graphique ci-contre, où on voit que le niveau de création d’emplois a diminué davantage que le taux de destruction, faisant aussi diminuer le taux de création nette, soit la croissance de l’emploi), que par la baisse de la migration entre les États des États-Unis (voir le graphique de la page 6 du document) et que par le recul de la fréquence des changements d’emplois par les travailleurs (voir cette autre étude notamment la figure 2 de la page numérotée 47). Notons que cette dernière baisse peut aussi bien être une bonne nouvelle (les travailleurs peuvent moins changer d’emploi parce que leur emploi leur convient davantage qu’avant) qu’une mauvaise (les travailleurs ont peur de quitter leur emploi ou n’en trouvent pas de meilleure qualité). L’auteur (et moi aussi) penche plutôt du côté de la mauvaise nouvelle, en raison de l’augmentation du rapport de force des employeurs, augmentation qui se manifeste entre autres par une faible croissance des salaires.

declin_concurrence33. Baisse de la part des revenus allant aux travailleurs : Le graphique ci-contre montre que la part des revenus allant aux travailleurs n’a diminué que légèrement entre 1948 et 2000 (avec une hausse vers la fin des années 1990), passant d’un sommet de 66 % en 1960 à 64 % à 2000. Par la suite, cette part a diminué beaucoup plus abruptement se stabilisant autour de 57 % de 2010 à 2016. Furman, citant quelques études à ce sujet, mentionne que les principaux facteurs expliquant cette chute seraient la baisse du taux de syndicalisation et du salaire minimum réel, le déclin de la concurrence qui a fait diminuer le rapport de force des travailleurs et les changements technologiques.

4. Augmentation du taux de rendement du capital : Cette observation est intimement liée à la précédente. C’est en raison de la hausse du taux de rendement du capital que la part des revenus allant aux travailleurs a diminué et que celle allant au capital a augmenté. Ce résultat peut aussi être attribué à la présence accrue de rentes (profits non liés à la productivité) et à la baisse de la concurrence.

declin_concurrence45. Baisse des investissements : Le graphique ci-contre montre l’évolution de la part des investissements fixes des entreprises (excluant les investissements en bâtiments résidentiels) sur le PIB de 1950 à 2016 (les courbes de tendances sont de moi). Alors que cette part a augmenté fortement de 1950 à 1980, elle n’a cessé de diminuer depuis. L’auteur précise que les baisses récentes vont à l’encontre de la théorie économique orthodoxe qui prétend que des rendements plus élevés sur le capital font augmenter ces investissements. Furman associe cette baisse au déclin de la concurrence qui enlève des incitatifs à l’investissement.

declin_concurrence56. Hausse de la variation du taux de rendement des entreprises : Le graphique ci-contre montre la forte croissance de l’écart des profits sur le capital investi entre les entreprises non financières. Alors que les entreprises qui bénéficiaient des profits les plus élevés (le 90e centile) en faisaient entre deux et trois plus que la médiane en 1965, cette proportion est passée à environ six fois en 2014 (même si le taux de profit médian a presque doublé). Cette croissance laisse penser à une forte hausse des rentes. En plus, les deux tiers des entreprises ayant des taux de rendement supérieurs à 45 % étaient dans les secteurs de la santé et des technologies de l’information, secteurs où la concurrence est particulièrement faible.

7. Hausse des inégalités des salaires : Non seulement les salaires sont de plus en plus inégalitaires, mais ces écarts s’observent davantage de nos jours qu’auparavant entre les entreprises des mêmes secteurs qu’à l’intérieur des entreprises.

Conclusion : Ces sept tendances ne sont pas des preuves formelles que la baisse de la concurrence provient de l’augmentation des barrières à l’entrée dans des industries, mais seraient toutes des conséquences attendues si c’était le cas. Cela demeure donc l’hypothèse la plus crédible, d’autant plus que d’autres facteurs penchent de ce côté, facteurs qui inquiètent le gouvernement.

Mesures adoptées pour contrer ces tendances

Furman étant un conseiller d’Obama, il a bien sûr tendance à louanger les politiques prises par cette administration, d’autant plus qu’il la conseille. Comme certains points qu’il aborde sont quand même intéressants et pertinents, je vais me concentrer sur ceux-là.

Propriété intellectuelle : Une étude que j’ai présentée au début de 2016 montrait que la propriété intellectuelle est le principal facteur explquant la baisse de la part des revenus allant aux travailleurs. J’étais donc curieux de lire ce que Furman allait en dire, d’autant plus que l’administration Obama appuie l’accord de partenariat transpacifique qui, selon bien des commentateurs (dont Médecins sans frontière), «aurait pour conséquence de restreindre la concurrence provenant des fabricants de médicaments génériques qui permet actuellement de faire baisser les prix des médicaments et de faciliter l’accès aux traitements».

Furman considère que si la protection de la propriété intellectuelle vise à inciter l’innovation, elle se traduit trop souvent par la création de monopoles et par des barrières à des innovations. Il vante quelques mesures de l’administration Obama, comme de faciliter la contestation des brevets qui risquent de mettre un frein à l’innovation, mais ne dit mot sur les abus des dernières années (prix de l’EpiPen qui a sextuplé, hausse de 60 % du prix des médicaments distribués par Valeant, hausse de 5400 % du prix du Daraprim par Turing, trois hausses appliquées sans qu’aucune recherche ne soit entreprise). Il serait pour le moins étonnant que cette mesure timide change la tendance actuelle à la hausse de l’importance de la propriété intellectuelle dans l’économie.

Rapport de force des travailleurs : Furman cite de nombreux facteurs qui nuisent au rapport de force des travailleurs :

  • baisse de la syndicalisation;
  • hausse des frais de transport;
  • multiplication des clauses de non-concurrence (ces clauses toucheraient 18 % des travailleurs aux États-Unis, parfois des employés à bas salaires qui sont pourtant peu susceptibles de connaître les «secrets» industriels des entreprises);
  • hausse de la réglementation des professions (la proportion des emplois réglementés est passée de 4 % dans les années 1950 à 25 % en 2008);
  • baisse du salaire minimum réel (voir le graphique 11 au bas de la page 14 du document).

Mais, les actions pour contrer ces problèmes sont rares et peu efficaces…

Et alors…

Ce document n’est peut-être pas le plus progressiste que j’ai lu (euphémisme), mais il a le mérite de bien présenter un grand nombre de manifestations de la baisse de la concurrence dans l’économie dite de marchés des États-Unis. Cela dit, il semble très difficile d’adopter des réformes permettant de mettre un frein à ces manifestations. Cela montre peut-être que ce système n’est justement pas réformable!

2 commentaires leave one →
  1. 28 septembre 2016 12 h 56 min

    On revient à l’utopie néo-libéraliste qui prône un libre-marché où la sainte concurrence établit le juste prix et tout cela, pour le bénéfice des consommateurs!

    Le problème est que dans un système capitalisme, l’idée n’est pas de promouvoir la concurrence mais de la détruire… ou de l’acheter!

    Aimé par 1 personne

  2. Youlle permalink
    1 octobre 2016 11 h 32 min

    ..système capitalisme, l’idée n’est pas de promouvoir la concurrence mais de la détruire… ou de l’acheter!…

    Le plus haut stade de la concurrence dans le sport; ce sont les Jeux Olympiques. Les concurrents se concurrencent, se concurrencent et se concurrencent si bien qu’à la fin il n’en reste qu’un seul.

    À partir de ce moment, il n’y à plus de concurrence, elle est éliminée.

    C’a me fait penser à un certain dont je ne me souviens plus du nom : le capitalisme est construit pour s’éliminer de lui même.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :