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La fin de la stagnation?

1 octobre 2016

emplois_fin_stagnationC’est rare que je passe plus de six mois sans commenter les données sur l’emploi, mais là, c’est la deuxième fois consécutive. La dernière fois, c’était surtout parce que je n’avais rien à dire les mois précédents et que j’attendais pour voir laquelle de deux hypothèses que j’avais énoncées dans un billet précédent les données confirmeraient. Cette fois, j’avais en fait des choses à dire dès le mois suivant, mais j’attendais, là aussi, de voir l’évolution des données. Je ne suis toujours pas certain (ne l’est-on jamais, avec ces données?) de la façon d’interpréter les mouvements des données sur l’emploi des derniers mois, mais il y a maintenant suffisamment de recul pour pouvoir effectuer quelques vérifications. Je vais donc présenter les données récentes puis examiner quelques indicateurs pour voir s’ils peuvent nous permettre de les mieux interpréter.

Les données récentes

Comme je le fais toujours quand je présente des données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH). En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante (la marge d’erreur à 95 % des estimations de la variation des données de l’EPA entre le mois d’août 2015 et le mois d’août 2016 est d’environ 53 000 et de plus de 32 000 entre ce mois et le mois précédent), tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement des salariés de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleurs autonomes, les salariés du secteur de l’agriculture, les grévistes, les personnes en lock-out et les personnes en congé sans solde, alors que les estimations de l’EPA le font. Ces différences font en sorte qu’il faut toujours être prudent quand on compare les données de ces deux sources. Pour les rendre comparables, je dois donc faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de juillet 2011) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes. Notons finalement que les données de l’EERH ont été mises à jour jeudi dernier.

emplois_fin_stagnation1

Comme on peut le voir sur le graphique, les mouvements de l’estimation de l’emploi selon l’EPA (ligne bleue) montrent à peine une légère hausse depuis avril 2015, et cela uniquement en raison de la hausse du dernier mois illustré sur ce graphique, soit août 2016. Avec cette hausse, l’estimation de l’emploi a augmenté de 0,6% entre la moyenne de juin à août 2015 et les mêmes mois de 2016.

Ce sont toutefois les données beaucoup plus fiables de l’EERH (ligne rouge) qui m’ont fait hésiter à commenter l’évolution de l’emploi au début de 2016. En effet, dès le mois de janvier, ces données ont montré une hausse étonnante de 15 000 emplois. La baisse de 4500 emplois le mois suivant m’a fait penser qu’il s’agissait peut-être d’une anomalie saisonnière (ces données sont en effet désaisonnalisées et l’impact des saisons varie assez souvent d’une année à l’autre). Les données des mois suivants, soit six hausses consécutives, m’ont convaincu qu’il ne s’agissait en fait sûrement pas d’un cas isolé. Au bout du compte, l’emploi selon l’EERH a augmenté de 1,6% (ou de 55 000 emplois!) entre juillet 2015 et juillet 2016 (ou de 0,8 % entre les sept premiers mois de 2015 et les sept premiers de 2016). Il est toujours possible que la donnée de juillet 2016 diminue lors de la révision de cette donnée le mois prochain, mais comme ces révisions modifient en général les données de moins de 10 000 emplois (et que cette révision pourrait aussi être à la hausse!), il demeure certain que la hausse de l’emploi depuis un an sera de toute façon fort substantielle. Cette hausse est d’autant plus étonnante qu’elle survient après trois années de quasi-stagnation (hausse moyenne de 0,3% entre 2012 et 2013, baisse de 0,05% entre 2013 et 2014, et hausse de 0,2% entre 2014 et 2015). On peut d’ailleurs constater que la ligne rouge a surpassé la bleue au cours des deux derniers mois, une première depuis mai 2014!

Je n’ai absolument pas l’intention de nier cette hausse. J’utilise ces données depuis tellement longtemps pour au contraire mettre en perspectives les estimations peu fiables de l’emploi selon l’EPA que je ne les renierai certainement pas quand ses résultats m’étonnent et vont dans un sens que je n’avais pas du tout prévu (surtout avec une telle ampleur). Cela dit, comme je le fais de temps en temps, je crois le moment venu d’examiner l’évolution des tendances les plus récentes de six indicateurs pertinents et voir si elles confirment ou infirment la forte hausse de l’emploi montrée par les données de l’EERH.

Les autres indicateurs

– Assurance-emploi : Le nombre de personnes qui touchent des prestations ordinaires (ce qui exclut les prestations de maladie, de maternité ou parentales) a diminué de 5,1 % entre les sept premiers mois de 2015 et ceux de 2016, selon les données du tableau cansim 276-0033. Le nombre de demandes de prestations a un peu moins diminué, soit de 2,1 % entre les mêmes mois, selon les données du tableau cansim 276-0004. Ces données, sans être une preuve hors de tout doute raisonnable, vont tout à fait dans le sens d’une hausse de l’emploi.

– Faillites : Les données les plus récentes sur les faillites personnelles au Québec, celles de janvier à juillet 2016, montrent une baisse de 2,2 % du nombre de dossiers d’insolvabilité déposés par des consommateurs entre janvier et juillet 2015 et les mêmes mois de 2016, ce qui représente une baisse d’environ 80 dossiers sur environ 3750. Entre les deux mois de juillet, cette baisse a même atteint 15,6 %, soit environ 580 dossiers de moins sur 3700. Si l’amélioration de cet indicateur peut sembler faible, il faut noter qu’il indiquait une hausse de 8,2 % entre les sept premiers mois de 2015 et les mêmes mois de 2014. Si on tient en plus compte de la hausse de l’endettement des Québécois, la baisse du nombre de dossiers d’insolvabilité est tout à fait cohérente avec la hausse de l’emploi montrée dans les données de l’EERH.

– Rapport mensuel des opérations financières : À la page 4 du rapport le plus récent, on peut voir à la dernière colonne du premier tableau que les recettes de l’impôt sur le revenu des particuliers ont augmenté de 8,7 % entre les mois d’avril à juin 2015 et les mêmes mois de 2016. De même, les cotisations au Fonds des services de santé, cotisations qui sont directement liées aux salaires versés par les employeurs, ont augmenté de 4,8 % entre les mêmes mois. Même si l’année est bien jeune et que ces hausses peuvent être dues à la variation du nombre de versements des employeurs (ce qui explique sûrement les hausses de 18,9 % de l’impôt sur le revenu des particuliers et de 23,6 % cotisations au Fonds des services de santé entre juin 2015 et juin 2016 qu’on peut voir sur le même tableau), ces hausses appuient aussi les données sur l’emploi de l’EERH, d’autant plus que l’inflation ne fut que de 0,6 % entre juin 2016 et juin 2015 (selon les données du tableau cansim 326-0020), et que les salaires n’ont augmenté que de 1,1 % entre les deux mêmes mois (selon les données du tableau cansim 281-0026), ce qui montre que la hausse des recettes du gouvernement sont davantage liées à une hausse de l’emploi qu’à une hausse des salaires ou à l’inflation.

– Ventes au détail : Selon les données du tableau cansim 080-0020, les ventes au détail ont augmenté de 4,4 % entre les mois de janvier à juillet 2015 et les mêmes mois de 2015. Compte tenu de la très faible inflation au cours de cette période, cet indicateur concorde aussi avec les données de l’EERH.

– Produit intérieur brut (PIB) : Les données les plus récentes du PIB du Québec ont été diffusées cette semaine par l’Institut de la statistique du Québec. On y voit à la ligne 22 de ce tableau que le PIB réel (en tenant compte de l’inflation liée aux indices des prix du PIB) du Québec a augmenté de 0,7 % au premier trimestre de 2016 et de 0,2 % au deuxième, croissance pas très élevée, mais tout de même nettement plus forte que celle aux mêmes trimestres de 2015 (0,3 % et 0,0 %) et de 2014 (0,0 % et 0,5 %). Il ne s’agit peut-être pas de croissances époustouflantes, mais étant trois fois plus élevées que celles de l’an dernier, elles ne sont pas du tout contradictoires avec une hausse de l’emploi.

En plus, les données du PIB selon les revenus montrent un portrait semblable de l’évolution de la rémunération des salariés (voir la ligne 1 de ce tableau). En effet, on peut y constater que la rémunération des salariés a augmenté de 1,6 % au premier trimestre de 2016 et de 0,3 % au deuxième, croissance plus élevée que celle aux mêmes trimestres de 2015 (0,7 % et 0,9 %) et encore plus que celle de 2014 (0,3% et 0,8%). Encore là, ces données appuient l’hypothèse d’une hausse d’emploi depuis le début de 2016. La différence entre ces hausses de rémunération, qui peut sembler assez faible à première vue, l’est en fait davantage quand on tient compte du fait que les salaires ont augmenté de 2,3 % entre les six premiers mois de 2014 et ceux de 2015, alors qu’ils n’ont augmenté que de 1,3 % entre les six premiers mois de 2015 et de 2016 (toujours selon les données du tableau cansim 281-0026).

– Heures travaillées : Il serait toujours possible que la hausse des impôts et des cotisations montrée dans le rapport des opérations financières ou même dans la croissance du PIB et de la rémunération des salariés découle davantage d’une augmentation des heures travaillées que d’une hausse de l’emploi. Or, les données de l’EERH montrent au contraire une baisse moyenne de 0,5 % des heures travaillées entre les sept premiers mois de 2015 et les mêmes mois de 2016, selon les données du tableau cansim 281-0032. En tenant compte de cette baisse, la hausse moyenne de l’emploi de 0,8 % au cours de la même période se traduit en fait en une hausse moyenne de seulement 0,3 % du nombre total d’heures travaillées. Cette observation est probablement celle qui appuie le plus les données sur l’emploi de l’EERH, car cette hausse plus faible du nombre total d’heures travaillées explique mieux l’impact mitigé de la hausse importante de l’emploi sur le PIB.

Et alors…

Je ne cacherai pas que la hausse de l’emploi depuis le début de 2016 m’étonne, même si la hausse beaucoup plus faible du nombre total d’heures travaillées la rend beaucoup moins spectaculaire. Mais, il semble clair qu’il est vrai que la stagnation de l’emploi qu’on observe depuis trois ans a finalement pris fin. Ce qui est moins clair est de savoir si cela durera. Et cela, c’est pour le moins douteux. La main-d’œuvre vieillit toujours, restreignant les possibilités que le taux d’activité augmente et le niveau de la dette des ménages laisse penser que la consommation ne devrait croître que faiblement à l’avenir. S’il fallait en plus que la valeur du dollar canadien augmente à la suite de la hausse du prix du pétrole qui pourrait être importante en raison de l’accord sur une baisse de production des pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le Québec perdrait un de ses seuls atouts actuels… Bref, la stagnation est finie, mais risque de revenir rapidement!

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