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Les éboueurs et les banquiers

19 avril 2017

Il y a un peu plus de trois ans, j’ai consacré un billet à un texte de David Graeber intitulé On the phenomenon of bullshit jobs, texte traduit en français sous le titre Le phénomène des «emplois bidon». J’avais souligné la pertinence de la réflexion suscitée par ce texte, mais déploré son manque de nuances.

J’ai lu la semaine dernière un autre texte sur le même thème, mais avec une approche bien différente. Ce texte de Rutger Bregman, historien et auteur néerlandais, est intitulé Why Garbagemen Should Earn More Than Bankers (Pourquoi les éboueurs devraient gagner plus que les banquiers).

L’effet d’une grève des éboueurs

En février 1968, 7000 «travailleurs de l’assainissement» se réunissent et discutent des moyens à adopter face à ce qu’ils considèrent être une attitude intransigeante du maire qui refuse d’entendre leurs doléances. Ils décident de faire la grève, une grève illégale, car, leur travail étant trop important, on leur refuse le droit de grève. Avec 10 000 tonnes de déchets qui s’accumulaient à chaque jour (comme la photo reproduite ci-contre l’illustre), les rats ont commencé à se promener un peu partout dans la ville. La ville déclare alors l’état d’urgence pour la première fois depuis l’épidémie de polio de 1931. On tente bien de faire passer les grévistes pour des personnes narcissiques et cupides avec l’aide des médias (rien ne change de ce côté…), mais la ville cède en moins de dix jours. Le New York Times conclut que la grève est payante.

L’auteur relativise cette conclusion en expliquant que jamais une grève des lobbyistes ou des vérificateurs fiscaux, des agents de télémarketing, des avocats fiscalistes, des rédacteurs publicitaires ou des courtiers à haute fréquence n’entraînerait une déclaration de l’état d’urgence. «Au lieu de créer de la richesse, ces professions ne font que la déplacer». Cela ne veut pas dire que les secteurs financiers ou juridiques sont inutiles, mais force est de constater que leurs croissances spectaculaires ou leur présence plus forte dans certains pays (il y aurait 17 fois plus d’avocats par habitant aux États-Unis qu’au Japon) ne contribuent nullement à l’amélioration de la qualité de vie de la population. Et pourtant, ce sont les membres de ces professions qui reçoivent les salaires les plus élevés, alors que les membres des professions les plus utiles (enseignants, infirmières, etc.) voient leurs salaires demeurer modestes et stagner.

L’effet d’une grève des banquiers

Lorsque la majeure partie de la population vivait de l’agriculture, cela permettait à une aristocratie de vivre grassement sans rien produire d’utile, en fait de détruire la richesse produite par les autres par des activités souvent nuisibles comme de faire la guerre à d’autres nobles. Il est certain qu’une grève des paysans aurait à cette époque paralysé la société et son économie. De nos jours, l’agriculture nous semble une activité mineure, son PIB atteignant à peine le septième de celui généré par le secteur financier. Est-ce à dire qu’une grève des banquiers aurait plus d’effet qu’une grève des agriculteurs de nos jours? Non! De nos jours, comme avant, ce ne sont pas les activités les plus essentielles qui rapportent le plus ou pèsent le plus sur le PIB.

En fait, les banquiers (ou plutôt leurs employés) ont déjà fait la grève. L’auteur nous rappelle alors une grève des banques ayant eu lieu en Irlande en 1970. Elle a duré six mois, 20 fois plus longtemps que la grève des éboueurs de New York deux ans plus tôt… Et pourtant, le PIB a continué à augmenter, aucune mesure d’urgence n’a dû être adoptée, les gens ont pu s’adapter, soit en créant des «monnaies» temporaires, ou en comptant sur les pubs pour faire circuler la monnaie papier! Même les chèques étaient honorés. Il est certain que cela aurait pu être différent dans une société où les gens sont plus méfiants, mais, dans la société irlandaise de l’époque, la confiance et la collaboration régnaient (l’auteur parle de cohésion sociale). Un observateur a conclu que «les banques ont plus besoin des gens que les gens ont besoin de banques».

Il n’y a aucun doute que les personnes qui font de l’argent sans rien produire d’utile sont brillantes. Cela montre que «Le fait que quelque chose soit difficile ne la rend pas automatiquement précieuse». Dans ce sens, les hauts revenus de ces personnes sont ni plus ni moins l’équivalent d’une taxe imposée au reste de la population, une forme de redistribution de la richesse vers le haut réalisée sans aucun mandat démocratique. Ces personnes se perçoivent comme de grandes créatrices de richesse, mais ne font en fait que la dilapider.

Les emplois inutiles

Keynes prévoyait en 1930 que, grâce aux avancées technologiques, nous ne travaillerions que 15 heures par semaine 100 ans plus tard (en 2030). D’autres ont parlé dès 1970 de la fin du travail. De fait, la part des emplois dans les secteurs qui embauchaient le plus de monde à l’époque, soit l’agriculture et le secteur manufacturier, a diminué autant que Keynes le prévoyait, mais cette diminution a été compensée par une croissance spectaculaire de l’emploi dans les services. Si une bonne part de ces emplois sont utiles (santé, éducation, services sociaux, loisirs, arts, recherche scientifique, etc.), une autre part de ces emplois l’est beaucoup moins et peut même être considérée nuisible (comme les emplois mentionnés plus tôt dans ce billet). Si nous continuons à être obsédés par l’emploi, le nombre de ces emplois inutiles, qui exigent en général des compétences élevées qui pourraient être avantageusement utilisées dans d’autres domaines, ne pourra que croître. En effet, le secteur privé ne s’intéresse pas à l’utilité de ce qu’il produit, mais aux profits qu’il peut en retirer (j’apporterais personnellement des nuances à cette affirmation, car même les entrepreneurs du privé aiment se sentir utiles à la société et le sont la plupart du temps). Pire, la croissance des inégalités fait augmenter la demande pour des produits (biens et services) peu utiles socialement et diminuer celle pour des produits essentiels et utiles. En plus, il est de moins en moins profitable d’innover.

«Imaginez le niveau de progrès qui nous échappe parce que des milliers d’esprits brillants ont perdu leur temps à rêver des produits financiers hypercomplexes qui ne font finalement que détruire de la richesse, ou qui ont passé les meilleures années de leur vie à reproduire des produits pharmaceutiques existants en ne leur apportant que des améliorations infimes pour justifier une nouvelle demande de brevet par un avocat intelligent, de sorte qu’un brillant département de relations publiques peut lancer une toute nouvelle campagne de marketing pour vendre des médicaments pas si nouveaux.»

Au bout du compte, ce ne sont pas les marchés qui décident de la véritable valeur des produits, mais la société. Pour sortir de l’impasse actuelle, il faut se débarrasser du dogme qui nous fait croire que tout travail a du sens en lui-même et que la valeur du travail se reflète dans son niveau de salaire. Le jour où nous le ferons, les éboueurs seront mieux payés que les banquiers!

Et alors…

J’ai de beaucoup préféré ce texte à celui de Graeber dont j’ai parlé en amorce de ce billet. Il est d’une part beaucoup moins négatif, ce qui ne l’empêche pas de dénoncer tout aussi vertement les emplois inutiles. Il est aussi beaucoup plus nuancé et apporte des pistes de solution pour sortir de la situation actuelle. Il explique en plus beaucoup plus clairement l’évolution des industries et de notre perception de la valeur des emplois, évolution qui a permis la forte croissance des emplois inutiles. De même, il ne faut surtout pas estimer la valeur d’un.e blogueur.se à l’importance du média qui l’accueille ou des cachets que cette personne reçoit!

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8 commentaires leave one →
  1. Clément Bernier permalink
    19 avril 2017 18 h 40 min

    Encore une recension d’ouvrage bien menée. Merci pour les lumières. Je partage.

    Aimé par 1 personne

  2. 20 avril 2017 15 h 23 min

    Du grand n’importe quoi tout cela.

    Quand les éboueurs font la grève, les cadres-fonctionnaires ne se mettent pas à conduire les camions et ramasser les sacs, et ne sont pas autorisés à embaucher des employés temporaires pour remplacer les grévistes (ce qui serait relativement facile vu le faible niveau de compétence).

    Des gens équipés de camionnettes pourraient offrir aux gens de ramasser leurs déchets en échange de frais, mais ce serait comme payer deux fois pour le même service, chose que peu de gens accepteraient, et en plus il y a fort à parier que les grévistes feront une ligne de piquetage étanche à l’entrée des sites d’enfouissement.

    Quand les banques irlandaises furent en grève, les syndiqués n’ont pas fait de piquetage dans les pubs et les commerces pour les empêcher de remplir temporairement certaines fonctions du système bancaire. Contrairement aux éboueurs, les grévistes des banques ne pouvaient pas intervenir physiquement pour empêcher les gens d’utiliser des paquets de cigarettes et des timbres pour remplacer les chèques.

    De plus, les éboueurs passent chaque semaine, sinon les sacs d’accumulent. Mais votre renouvellement d’hypothèque lui peut attendre 6 mois. Cela ne signifie pas que le service financier a peu ou moins de valeur, ça veut simplement dire que la faible fréquence fait en sorte que le service est moins urgent. Si les employés du déneigement font la grève en juin, personne ne s’en plaindra, mais cela veut-il dire qu’ils sont inutiles?

    D’autre part, de qui parlez-vous lorsque vous faîtes références aux banquiers? À Montréal, les commis bancaires gagnent moins cher que les éboueurs! Quant aux cadres en succursales, ils gagnent un salaire comparable aux cadres-fonctionnaires municipaux qui supervisent les éboueurs. L’assertion voulant que « les banquiers gagnent plus cher que les éboueurs » est discutable si on ne considère que les activités bancaires au détail.

    Le salaire que mérite vraiment une personne pour un travail est celui qu’on veut bien lui donner. Il y a effectivement beaucoup d’employés de banques qui gagnent beaucoup trop cher à mon avis, notamment dans les divisions de marché des capitaux. Mais ces excès sont largement soutenus par les profits substantiels associés à la création de monnaie ex nihilo, permise aux banques par le gouvernement.

    J’aurai bientôt un billet sur le cas spécifique des banques irlandaises de l’époque. Ce qui s’est vraiment passé est très différent de ce qui est décrit par les sites de gauche auxquels vous faîtes référence.

    En fait, les banques étrangères sont restées ouvertes et ont accommodé les gens et les entreprises, notamment avec l’aide de la Bank of England. Cela a permis de financer l’import/export, ce qui était crucial.

    Le système hypothécaire a complètement gelé, ce qui peut durer quelques mois sans affecter le PIB, mais éventuellement cela est intenable. En 6 mois, un entrepreneur peut construire quelques maisons sans être payé jusqu’à ce que la banque rouvre et octroie l’hypothèque, mais après un certains temps sans être payé, il accroche son casque et il attend, et c’est à ce moment que le PIB s’écrase.

    Le gouvernement ne pouvait plus émettre de dette car il ne pouvait plus verser ses intérêts aux détenteurs d’obligations, ça non plus n’aurait pas pu durer très longtemps. Les fonds de pension et compagnies d’assurance accumulaient un manque à gagner qui ne pouvait pas durer.

    Puis, les gens acceptaient les chèques, mais seulement en sachant qu’une fois les banques ouvertes, ceux-ci seraient dûment traités. Sans banque, personne n’aurait accepté de chèques. D’ailleurs, lorsqu’une autre grève est survenue en 1976, les gens étaient beaucoup plus réticents à accepter les chèques.

    Le PIB s’est peut-être bien porté, mais on ne peut pas savoir s’il aurait été encore plus fort sans la grève. Environ 60% des entreprises ont rapporté avoir réduit leur nombre d’employés ou ont cessé d’embaucher.

    Donc il est complètement saugrenu de penser que cet épisode, tout de même fort intéressant, démontre qu’on n’a pas tellement besoin des banques. Nul doute qu’un système monétaire décentralisé peut très bien fonctionner, je le dit depuis longtemps, mais les services financiers sont en général d’une importance capitale pour la société et les gens qui les octroient ont généralement davantage de compétences que les éboueurs.

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  3. 20 avril 2017 16 h 44 min

    «les cadres-fonctionnaires (…) ne sont pas autorisés à embaucher des employés temporaires pour remplacer les grévistes»

    Pourquoi? Même ici, ce serait autorisé en cas de grève illégale. Cela dit, autorisation ou pas, je suis d’accord que cela n’aurait pas fonctionné pour bien des raisons…

    «En fait, les banques étrangères sont restées ouvertes et ont accommodé les gens et les entreprises, notamment avec l’aide de la Bank of England.»

    Je ne l’ai pas précisé, mais l’auteur mentionne en effet que 85 % des succursales étaient fermées, pas 100 %.

    «les services financiers sont en général d’une importance capitale pour la société»

    Oui, mais pas avec l’ampleur qu’ils ont pris. Je l’ai dit souvent. Et ils en ont bien moins pris au Québec qu’à Toronto, New York ou Londres. Et, vous remarquerez que la profession de ce secteur mentionnée par l’auteur comme emploi inutile est «des courtiers à haute fréquence».

    «Le salaire que mérite vraiment une personne pour un travail est celui qu’on veut bien lui donner.»

    Ce n’est pas aussi simple que cela…

    «les gens qui les octroient ont généralement davantage de compétences que les éboueurs»

    Je ne peux que répéter les propos de Rutger Bregman : «Le fait que quelque chose soit difficile ne la rend pas automatiquement précieuse».

    Et, je parlerais plutôt de compétences différentes. Moi, en tout cas, je n’ai pas les compétences pour devenir éboueur (force, résistance au froid et aux odeurs, etc.).

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  4. 21 avril 2017 8 h 24 min

    En passant tu devrais lire mon article sur le trading haute-fréquence.

    https://minarchiste.wordpress.com/2016/03/31/les-flash-boys-une-consequence-inattendue-de-la-reglementation-de-la-sec/

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  5. benton65 permalink
    21 avril 2017 10 h 46 min

    L’humain étant l’humain, à quoi l’on peut s’attendre des gens qui gèrent le plat de bonbons!

    Il y a quelques années, infoman a fait des sélections bousières avec un dard… et le rendement était dans la moyenne des firmes de placement. Il avait parlé à l’époque que des chercheurs on fait faire des sélections par des singes… avec les mêmes rendements!

    Personnellement, je crois que la principale qualité dans la finance serait d’être bon vendeur, non seulement pour les produits financiers mais surtout pour se vendre soi-même et ainsi s’établir un bon réseau de contact.

    Je toujours en tête un patron que j’ai eu, très compétant et qui livrait toujours les projets qu’il gérait dans les échéanciers, fonctionnele, tout en respectant les budgets… et qui stagnait depuis 7 ans à son poste, sans avancement.
    Lors qu’une rencontre avec un grand patron, il lui demanda qu’est-ce qu’il fallait faire de plus pour avoir une promotion. Ce dernier lui dit que son principal problème est qu’il se concentrait trop sur les objectif de la compagnie et pas assez sur lui-même, ce qui fait en sorte que le fruit de son travail était détourné par d’autres!
    Il lui conseilla de travailler 50% pour la compagnie et 50% pour lui-même afin de se faire voir et ainsi se monter un bon réseau de contact a sein de l’entreprise.
    Il n’a pas arrêté de monter depuis….

    Aimé par 1 personne

  6. 21 avril 2017 13 h 35 min

    «Ils emploient aussi une armée d’ingénieurs, de programmeurs et de mathématiciens, dont les talents pourraient être utilisés à bien meilleur escient…»

    On dit la même chose à ce sujet… 🙂

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  7. 24 avril 2017 8 h 27 min

    @ Minarchiste,

    J’ai bien aimé votre article sur le trading haute-fréquence.

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  8. 24 avril 2017 15 h 26 min

    @Robert

    Merci.

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