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Les inégalités et l’équité

22 avril 2017

La question des inégalités de revenus et de richesse est devenue un enjeu primordial selon un grand nombre d’observateurs et d’organismes dont certains sont pourtant davantage associés au néolibéralisme (FMI, forum économique mondial, etc.). Plus personne ne nie qu’elles augmentent et que les plus riches accaparent dans de nombreux pays, dont aux États-Unis, un pourcentage disproportionné de la croissance économique. L’étude au titre provocateur Why people prefer unequal societies (Pourquoi les gens préfèrent les sociétés inégales) de Christina Starmans, Mark Sheskin and Paul Bloom aborde cette question sous un angle original.

Biais pour l’égalité en laboratoire

Après avoir fourni des données montrant l’importance des inégalités, leur forte croissance au cours des dernières décennies aux États-Unis et dans une moindre mesure en Europe (comme illustré dans le graphique qui accompagne ce billet), et leurs conséquences négatives, les auteur.es ajoutent que les inquiétudes sur l’accroissement des inégalités s’observent aussi dans des études effectuées en laboratoire «qui constatent que le désir d’une répartition égale émerge même en bas âge et se manifeste dans de nombreuses cultures». Quel que soit le type d’étude, par exemple un partage de quatre objets entre trois personnes, les participant.es favorisent presque tou.tes un partage égal, quitte à ne donner à personne le quatrième objet. Si le test est précédé d’un exercice où les objets ont été distribués de façon inégale, les participant.es tendent à compenser cette inégalité en donnant plus d’objets aux personnes qui en ont moins reçus auparavant. Les auteur.es fournissent bien d’autres exemples allant dans le même sens. Ils montrent aussi que les participant.es se fâchent contre les personnes qui ne distribuent pas également les objets qu’ils sont chargés de partager. Ils et elles vont même les punir!

Biais pour les inégalités dans la vraie vie

D’autres études effectuées aussi en laboratoire arrivent à des résultats différents. En effet, quand on demande aux gens de choisir la distribution idéale des richesses dans leur pays, on obtient un tout autre portrait. On a en effet observé, comme le montre le graphique ci-contre, que si les gens sous-estiment le niveau réel des inégalités et préfèrent une société plus égalitaire, et ce parmi tous les groupes étudiés (riches, pauvres, démocrates, républicains, etc.), la distribution de richesse qu’ils imaginent dans une société idéale serait tout de même inégalitaire!

Dans la réalité, le quintile (ou 20 % de la population) le plus riche accapare environ 85 % de la richesse, alors que le quintile le plus pauvre ne possède rien (il a en fait une richesse négative, avec plus de dettes que d’avoirs). Les gens pensent en moyenne que le quintile le plus riche accapare plutôt environ 60 % de la richesse, alors que le quintile le plus pauvre en possède environ 3 %. Dans un monde idéal, les gens considèrent en moyenne que le quintile le plus riche devrait bénéficier d’un peu plus de 30 % de la richesse, alors que le quintile le plus pauvre en posséderait 10 %, soit trois fois moins que les plus riches. Quand la possibilité d’avoir une répartition totalement égalitaire leur a été suggérée (soit que chaque quintile bénéficie de 20 % de la richesse), plus de la moitié des participant.es l’ont rejetée (dans de nombreux pays, chez des gens de tout âge, de droite comme de gauche), préférant une distribution inégalitaire (mais moins que dans la réalité et moins que dans leur estimation). Je me suis demandé à ce moment si le matraquage idéologique sur l’importance des incitatifs sur la performance ne pouvait pas biaiser la perception des gens.

Équité en laboratoire

Comment expliquer ces deux biais contradictoires (pour l’égalité et pour les inégalités)? Les auteur.es proposent comme explication que ces biais ne sont pas pour l’égalité et pour les inégalités, mais toujours pour l’équité (ou la justice, j’ai hésité dans le choix de la traduction du mot «fairness»). En effet, dans les premiers tests, l’égalité représentait l’équité. Sans information sur le mérite ou sur les besoins de chaque personne, il est équitable de répartir également les avantages. Il est donc impossible de savoir si les participant.es ont voulu privilégier l’égalité ou l’équité. Par contre, lorsque des tests auprès d’enfants incorporent des éléments de besoins ou de mérite, les résultats changent considérablement. Par exemple, si on dit qu’un enfant a nettoyé sa chambre, mais pas un autre, les participant.es donneront en moyenne plus d’objets au premier qu’au deuxième. «Bien que les enfants préfèrent l’égalité dans une circonstance neutre, ils s’attendent à ce qu’un expérimentateur distribue plus de récompenses aux personnes qui ont fait plus de travail». Est-ce un conditionnement à valoriser le mérite ou une conséquence «naturelle»? Les auteur.es ne se posent pas la question. Et, si je la pose, je n’avance aucune réponse!

Les enfants seront aussi plus généreux envers les personnes qui en ont aidé d’autres qu’envers celles qui ont agi de façon égoïste. De même, lorsque la distribution inégale est faite au hasard (avec un genre de loterie), peu de personnes trouvent cela injuste (ou inéquitable…), même si cela est inégalitaire. Tout cela semble indiquer que c’est l’iniquité que les gens détestent le plus, et non pas les inégalités.

Équité dans la vraie vie

On peut donc voir que, comme les gens ne fournissent pas les mêmes efforts, n’ont pas les mêmes compétences et ne manifestent pas les mêmes qualités morales, un système équitable tiendra compte de ces caractéristiques et sera donc inévitablement inégalitaire (mais pas trop!). D’ailleurs, une autre étude a montré que la population des États-Unis est prête à accepter les inégalités, dans la mesure où la mobilité sociale demeure possible. Cela dit, la perception de l’équité varie considérablement selon les personnes. Par exemple, la question de savoir si tout le monde devrait avoir un accès égal aux soins de santé et à l’enseignement supérieur est controversée aux États-Unis (pas ici, officiellement et heureusement!). Tout le monde ne s’entend pas sur ce qui est un droit et ce qui doit être distribué en fonction du mérite. Des études ont montré que les femmes, les démocrates et les pauvres accordent plus d’importance à l’égalité que les hommes, les républicains et les riches. Des différences du genre s’observent aussi entre les régions, les pays et les secteurs d’activités des personnes en emploi.

Autres motifs pour favoriser les inégalités

Les auteur.es ont incorporé à leur étude un encadré sur les autres motifs que la population peut avoir de favoriser les inégalités, soit le désir égoïste de posséder plus de richesse que les autres et la croyance que les inégalités sont nécessaires pour favoriser la mobilité sociale.

Le désir égoïste ne consiste pas nécessairement à vouloir posséder plus de richesse, mais à vouloir en posséder plus que les autres (ou que les autres en possèdent moins!). De nombreuses études montrent en effet que, passé un certain niveau de richesse, la richesse relative influence plus le bonheur d’une personne que son niveau absolu. D’autres études ont montré que la plupart des personnes préfèrent renoncer à une petite somme si cela fait en sorte qu’une autre perdra plus qu’elle.

Bien des gens pensent que les inégalités servent de motivation (ou d’incitatif, comme je l’ai mentionné plus tôt) pour se dépasser et pour permettre leur avancement social et celui de leurs enfants. Pour éviter que la richesse ne soit uniquement due à la naissance (et aux héritages), la mobilité sociale est essentielle à une société juste. Les auteur.es ajoutent que la croyance en la mobilité méritocratique est «associée à une plus grande tolérance pour les inégalités (…), à moins de soutien à la redistribution des ressources éducatives et à moins de volonté de soutenir l’augmentation des impôts sur des riches». Assez étrangement, ces valeurs sont plus répandues aux États-Unis qu’en Europe et au Canada, alors que la mobilité sociale est y bien moins élevée que dans ces territoires. On peut alors se poser des questions sur la supposée efficacité de ce genre d’incitatif sur la mobilité sociale.

Pourquoi l’équité est si importante

La répulsion face aux injustices est probablement la caractéristique la moins contestée chez les humains (et même chez d’autres animaux…). Les auteur.es avancent l’hypothèse (partagée par bien des biologistes et anthropologues) qu’elle serait apparue dans l’évolution pour encourager les actions positives pour le groupe et pour pénaliser les gestes qui lui nuisent, la coopération étant essentielle à la survie du groupe. Une égalité parfaite ne permettrait pas d’encourager les actions positives et de pénaliser les gestes nuisibles.

Conséquences des inégalités

Si la recherche de l’équité peut motiver une préférence pour les inégalités, il n’en demeure pas moins que les inégalités entraînent leur lot de conséquences négatives qui portent la population à la vouloir moins élevée qu’elle l’est actuellement. Elle nuit notamment au bonheur pour plus de 40 % de la population. Pire, son effet négatif pour cette grande partie de la population (la plus pauvre, on s’en doute) est plus important que son effet positif sur la faible minorité vraiment riche. Par exemple, les plus pauvres retirent moins de satisfaction au travail, tandis que les plus riches ne ressentent pas vraiment plus de satisfaction de leur travail que la moyenne de la population.

«En plus, les inégalités entraînent également un plus grand degré de violence, d’obésité, de grossesse chez les adolescentes et de méfiance. Les régions des États-Unis avec de fortes inégalités des revenus ont également tendance à avoir des taux plus élevés de divorce et de faillite que les régions ayant des distributions de revenus plus égalitaires et elles connaissent des taux plus élevés d’homicides.»

Bref, on déteste peut-être plus les injustices que les inégalités, mais celles-ci peuvent à elles seules être intrinsèquement inéquitables…

Et alors…

J’ai hésité à présenter cette courte étude, car j’ai bien des réserves sur sa présentation, comme je l’ai montré dans certaines remarques que j’ai cru bon d’ajouter aux propos des auteur.es. Mais, elle a une qualité primordiale, elle fait réfléchir, qu’on soit en accord ou pas avec les interprétations des auteur.es. Malgré cette qualité, je lui reproche tout de même de ne pas avoir montré que les inégalités aux États-Unis résultent très peu du mérite, mais beaucoup plus de la chance et du manque de mobilité sociale. Mais, bon, j’ai présenté tellement d’autres études qui le montrent (notamment sur ce billet) que je n’étais pas pour ignorer celle-là uniquement parce qu’elle n’en parle pas !

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One Comment leave one →
  1. 22 avril 2017 8 h 20 min

    Je suis heureux que vous ayez finalement décidé de présenter cette courte étude malgré vos réserves sur sa présentation car je serais de ceux qui préfèrent une lutte aux iniquités à une lutte aux inégalités. Les inégalités sont une donnée de la nature. Les iniquités à identifier et combattre. Sans cette présentation, ce commentaire ne serait pas.

    D’accord, les inégalités de revenus et de richesse ne sont pas une donnée de la nature mais le résultat d’inégalités. Humainement, ça se travaille. En cas de désirabilité citoyenne affirmée d’une déclaration d’indépendance, je réfléchirais à celle-ci de Robert Dutil :

    « Nous proclamons les vérités qui suivent comme évidentes en elles-mêmes, que tous les hommes et toutes les femmes sont nés inégaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de capacités intellectuelles et physiques dissemblables, qu’ils sont plongés à leur naissance dans des milieux sociaux et culturels disparates, et qu’ils ne bénéficient donc pas des mêmes chances.

    La justice réclame toutefois que soient reconnus à tous des droits inaliénables, parmi lesquels se trouve la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. Les gouvernements sont institués parmi les humains, obtenant leurs justes pouvoir du consentement des gouvernés, pour sécuriser ces droits, pour permettre une juste égalité des chances, pour encadrer la collaboration entre les citoyens et pour s’assurer que les inégalités économiques et sociales soient au plus grand bénéfice des plus désavantagés.

    Lorsque quelque forme de gouvernement que ce soit empêche l’atteinte de ces buts, il est du droit du Peuple de le modifier ou de l’abolir, et d’en instituer un nouveau, faisant reposer ses fondations sur des principes tels et organisant ses pouvoirs d’une forme telle, qu’il lui semblent plus aptes à assurer sa sécurité et son bonheur. »

    Il s’est largement inspiré de la déclaration d’indépendance des 13 colonies de l’Empire britannique en Amérique du Nord en 1776 sans copier. Dans le modèle, le premier paragraphe se lit comme suit :

    « Nous proclamons les vérités qui suivent comme évidentes en elles-mêmes, que tous les hommes sont nés égaux, … »

    Au deuxième, Il invoque la justice et la recherche d’une juste égalité des chances. Il intégrait en 1995 à sa déclaration les principes de justice de John Rawls.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Rawls

    Ce serait à revoir à la lumière d’Amartya Sen, L’idée de justice,

    http://www.archambault.ca/lidee-de-justice-JLI16905040-fr-pr

    et de Martha Nussbaum, Capabilités : comment créer les conditions d’un monde meilleur ? .

    https://jeanneemard.wordpress.com/2013/08/06/lapproche-des-capabilites/

    Serions mûrs pour une nouvelle déclaration des droits de l’hom.me.

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