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La langue d’enseignement au collégial et la langue maternelle

29 avril 2017

L’Office québécois de la langue française (OLF) a publié à la fin du mois de mars dernier deux études intitulées Langue et éducation au Québec. Éducation préscolaire et enseignement primaire et secondaire et Langue et éducation au Québec. Enseignement collégial. Il est assez étonnant que ces publications n’aient pas vraiment attiré les médias. Je n’ai en effet trouvé que deux articles qui en ont parlé. Pourtant, ce genre de données suscite en général de nombreux débats passionnés.

Dans ce billet, je me concentrerai sur l’étude portant sur l’enseignement collégial (sauf pour un graphique provenant de l’autre étude). C’est en effet celle qui est habituellement la plus commentée pour estimer si la Loi 101 devrait aussi s’appliquer à ce niveau d’études. On se rappellera en effet que le PQ avait inscrit en 2011 à son programme un article pour appliquer la Loi 101 aux cégeps, article que Jean-François Lisée compte rayer de ce programme lors du prochain congrès du PQ. Ce sujet étant à l’ordre du jour de ce congrès, on aurait pu s’attendre à plus de débats sur l’étude de l’OLF. Comme cette étude, même si relativement courte, est farcie de données, je ne vais présenter que celles que je juge les plus marquantes.

Finalement, ce billet se veut en bonne partie comme une mise à jour d’un autre que j’ai écrit sur la question en 2011. On verra notamment que certaines des données mentionnées dans ce précédent billet ont été modifiées de façon importante par la suite.

Nouveaux inscrits

Précisons tout d’abord que l’étude ne porte pas sur toutes les personnes fréquentant les établissements collégiaux, mais seulement sur les nouveaux inscrits. Le graphique ci-contre présente l’évolution de la proportion de ces personnes selon leur langue maternellepremière langue apprise à la maison dans l’enfance et encore comprise»). Ce graphique montre que, si la proportion de personnes de langue maternelle française (ligne bleue) a diminué de façon importante entre 1995 et 2015 (de 83,8% à 76,5%, une baisse de plus de 7 points de pourcentage), cette proportion a aussi baissé chez celles de langue maternelle anglaise (ligne orange), mais a presque doublé chez celles de langue maternelle tierce (ligne grise), soit de 7,8 % à 15,3 %. Il faudra garder ces évolutions en tête pour mieux apprécier les autres données de cette étude. Malheureusement, le document ne fournit pas ces données pour l’Île de Montréal. En passant, la hausse du pourcentage de personnes de langue maternelle française entre 1990 et 1995 est fort probablement due à la hausse de la fréquentation scolaire des francophones à l’époque (voir le premier graphique de ce billet) et à la diminution démographique des anglophones.

Langue d’enseignement

Le graphique qui suit est pour moi le plus éloquent. Il montre l’évolution du pourcentage de nouveaux inscrits qui fréquentent un cégep de langue française selon la langue maternelle. La ligne la plus importante est la jaune, la deuxième sur le graphique, car elle indique le résultat global. On peut voir que, malgré certains écarts, ce taux s’est globalement maintenu entre 1985 et 2015, passant de 80,5 % à 80,6 %.

Ses mouvements peuvent par contre fournir autant d’arguments alarmants que sécurisants. En effet, on peut aussi bien dire que ce pourcentage a diminué de 84,2 % en 1993 à 80,6 % en 2015 ou de 82,3 % à 80,6 % entre 2008 et 2015 (deux baisses inquiétantes), que souligner qu’il a augmenté de 79,5 % 80,6 % entre 2002 et 2015. On peut aussi se rassurer en se rappelant que le graphique précédent nous a montré une baisse importante du poids des nouveaux inscrits de langue maternelle française.

Les autres lignes permettent de raffiner ces impressions. On peut par exemple voir à l’aide de la ligne bleue du haut que la proportion de nouveaux inscrits de langue maternelle française est passée de 95,6 % à 92,8 % en 30 ans. Cette baisse peut sembler minime, mais elle signifie que la proportion de nouveaux inscrits de langue maternelle française fréquentant les cégeps de langue anglaise est passée de 4,4 % à 7,2 %, une hausse de 2,8 points de pourcentage ou de près de 65 %. Par contre, le même phénomène s’observe chez les nouveaux inscrits de langue maternelle anglaise fréquentant les cégeps de langue française, leur pourcentage étant passé de 6,0 % à 9,4 %, une hausse de 3,4 points de pourcentage ou de plus de 55 %. Mais, le changement le plus éclatant s’observe chez les nouveaux inscrits de langue maternelle tierce, leur proportion fréquentant des cégeps de langue française étant passée de 25,1 % à 57,9 %, une hausse de 32,8 points de pourcentage ou de 130 %.

Cette hausse aussi peut être envisagée positivement ou négativement selon les points de vue. Du point de vue négatif, on peut avancer que plus de 60 % de cette hausse s’est manifestée entre 1985 et 1994, et que cette proportion a stagné et même diminué au cours des 10 années suivantes. Du point de vue positif, on peut aussi dire qu’elle a continué à augmenter graduellement depuis 2003, sauf peut-être en 2015. Il est toutefois inquiétant de voir que cette hausse est bien moindre que celle que le Conseil supérieur de la langue française avait présentée dans un avis datant de 2011 dans un graphique qu’on peut consulter à la page numérotée 5 (la onzième). Ce graphique montrait en effet que ce taux avait atteint 64,2 % en 2009, alors que le graphique de l’étude actuelle ne montre qu’un taux de 51,3 % cette même année 2009. Disons que cela jette un doute sur le contenu de cet avis…

Il est aussi décevant de constater que ce niveau de 57,9 % en 2015 est beaucoup plus bas que celui observé aux niveaux préscolaire, primaire et secondaire, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre, tiré de la page 10 de l’étude analysant la même situation à ces niveaux. On peut en effet constater que le pourcentage d’élèves (attention, cette étude porte sur l’ensemble des élèves de ces niveaux, pas seulement sur les nouveaux inscrits) fréquentant l’école française était en 2015 plus élevée qu’au collégial tant chez ceux dont la langue maternelle est le français (97,5 % par rapport à 92,8 %), l’anglais (27,9 % par rapport à 9,4 %) ou tierce (89,4 % par rapport à 57,9 %). Comme les nouveaux inscrits au collégial étudiaient dans ces niveaux l’année d’avant, il faut tenir compte du fait que ces données ne concernent pas que les finissants du secondaire. Il serait donc préférable de comparer les données des nouveaux inscrits du collégial à celles des niveaux préscolaire, primaire et secondaire de cinq à 10 ans plus tôt. Même si les écarts soulignés plus tôt deviennent ainsi moins spectaculaires, ils demeurent très élevés.

Ces différences pourraient appuyer la revendication d’appliquer la Loi 101 au collégial, mais la nécessité de le faire n’est pas aussi claire que pour les élèves des niveaux préscolaire, primaire et secondaire. Ayant déjà passé 11 ans dans l’enseignement en français, ces élèves le parlent tous et ne le parleraient pas nécessairement davantage s’ils passaient deux ou trois ans de plus dans un établissement de langue française. Je reviendrai sur cette question en conclusion… Revenons au niveau collégial.

Le graphique ci-contre présente la composition selon la langue maternelle des nouveaux inscrits du collégial dans les établissements de langue française et de langue anglaise. Dans la partie du haut, on voit que, même si la proportion de nouveaux inscrits de langue maternelle tierce (partie grise) et, dans une moindre mesure, de langue maternelle anglaise (partie orange), a augmenté de façon notable entre 2002 et 2015 dans les cégeps de langue française, la grande majorité (88,1 %) des nouveaux inscrits de 2015 étaient de langue maternelle française (partie bleue).

La situation est tout autre dans les cégeps de langue anglaise. Même en 2002, les nouveaux inscrits de langue maternelle anglaise étaient minoritaires (47,1 %), suivis de ceux de langue maternelle tierce (30,5 %) et de langue maternelle française (22,4 %). En 2015, les trois groupes s’approchaient de l’égalité, les nouveaux inscrits de langue maternelle anglaise occupant toujours le premier rang (38,5%), mais suivis de plus près par ceux de langue maternelle tierce (33,2%) et de langue maternelle française (28,2 %). Si cette évolution peut aussi servir d’argument aux partisans de l’application de la Loi 101 au cégep, je rappelle que, malgré la baisse de la proportion de nouveaux inscrits de langue maternelle française (de 80,1 % en 2002 à 76,5 % en 2015, voir le Tableau 2 de la page numérotée 4 de cet autre document), le pourcentage de nouveaux inscrits fréquentant des cégeps de langue française est passé de 79,5% en 2002 à 80,6 % en 2015 (voir le deuxième graphique de ce billet ou le Tableau 1 de la page numérotée 3 de ce même document).

Transferts de langue d’enseignement

Le dernier graphique que je vais présenter analyse les transferts de langue d’enseignement entre l’école secondaire et le cégep. Comme les données pour analyser ces transferts ne sont disponibles que depuis 2006, il n’est pas possible d’examiner cette question sur une aussi longue période que les sujets précédents.

La partie du haut du graphique nous montre que la proportion de jeunes de l’Île de Montréal ayant étudié en français au secondaire, mais ayant choisi d’étudier en anglais au cégep (ligne bleu foncé) a été assez stable de 2006 à 2011, mais a augmenté par la suite pour atteindre 22,9 % en 2015, une hausse de 4,6 points de pourcentage depuis 2006 ou de 25 %. Cette hausse semble aussi bien s’expliquer par l’augmentation de la proportion de jeunes de langue maternelle tierce parmi les nouveaux inscrits, jeunes qui, même s’ils fréquentent proportionnellement de plus en plus les cégeps de langue française, sont tellement plus nombreux (et fortement concentrés dans l’île de Montréal) qu’ils font augmenter cette proportion, que par la hausse de la proportion de nouveaux inscrits de langue maternelle française qui décident de fréquenter les cégeps de langue anglaise. Du côté de la proportion de jeunes de l’Île de Montréal ayant étudié en anglais au secondaire, mais ayant choisi d’étudier en français au cégep (ligne bleu pâle), c’est le calme plat et un transfert bien peu fréquent…

Dans les autres régions, le comportement est presque inversé. La proportion de jeunes ayant étudié en français au secondaire, mais ayant choisi d’étudier en anglais au cégep a certes augmenté (de 3,3 % à 4,6 %), mais demeure bien faible. Par contre, la proportion de jeunes ayant étudié en anglais au secondaire, mais ayant choisi d’étudier en français au cégep a connu une forte hausse, passant de 12,3% en 2006 à 20,6 % en 2015. Cette hausse de 67 % est certes spectaculaire, mais ces jeunes sont bien peu nombreux (le nombre total des jeunes ayant fréquenté l’école anglaise au secondaire a varié entre 1063 et 1532 au cours de cette période…).

Et alors…

Si les principaux médias n’ont pas réagi fortement à ces études, le mathématicien et démographe Charles Castonguay n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, titrant un article publié dans L’aut’journal Le libre choix au cégep : un suicide linguistique, rien de moins! Il critique tout d’abord un article de son collègue démographe Marc Termote, article paru un peu avant la publication des études de l’OLF, et souligne certaines parties de l’étude que j’ai ici présentées. Il soulève en gros les mêmes éléments que j’ai trouvés inquiétants et d’autres données du ministère de l’Éducation. Je n’ai pas trouvé que son article démontre le moindrement l’imminence d’un «suicide linguistique».

Comme je l’ai mentionné dans ce billet, peut-on vraiment penser que d’ajouter deux ou trois ans d’études en français aux 11 années déjà obligatoires changerait quoi que ce soit aux comportements linguistiques des jeunes de langue maternelle tierce? Que de laisser 7 % des jeunes de langue maternelle française fréquenter l’école anglaise nous mène inexorablement à un suicide linguistique? J’ai comme principe de laisser aux promoteurs de lois contraignantes le fardeau de la preuve. Et rien ne prouve que d’appliquer la Loi 101 aux cégeps modifierait la situation linguistique au Québec et que le fait de ne pas l’appliquer serait suicidaire.

Comme la situation n’est tout de même pas idéale, la première chose à faire est de se demander pourquoi tant de jeunes de langues maternelles française et tierce choisissent de fréquenter un cégep de langue anglaise, et pourquoi si peu de jeunes de langue maternelle anglaise choisissent de fréquenter un cégep de langue française. Cela peut aussi bien être dû à un contexte culturel (par exemple, des jeunes de langues maternelles française et tierce qui parlent anglais à la maison ou qui se tiennent dans un milieu anglophone) qu’à la perception des exigences du marché du travail. S’il est illusoire (et incorrect) de penser avoir un impact sur la langue parlée à la maison ou dans le milieu de vie des jeunes, même par l’adoption d’une loi coercitive, il est possible de changer les perceptions sur les exigences du marché du travail, par exemple en intervenant sur la réalité, soit sur ces exigences! Pour ce, il faudrait renforcer les règles de la Loi 101 qui s’adressent aux entreprises, par exemple en les imposant aux entreprises comptant moins de 50 employés et, surtout, en s’assurant du respect de la loi.

Bref, il est préférable d’agir sur les causes que sur les effets, et l’application de la Loi 101 aux cégeps ne peut que s’attaquer aux symptômes. Attaquons-nous plutôt aux causes!

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One Comment leave one →
  1. 29 avril 2017 7 h 37 min

    Éclairante analyse. Merci.

    Aimé par 1 personne

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