Aller au contenu principal

Nouvelle ordonnance

13 juillet 2020

Nouvelle ordonnanceAvec son livre Nouvelle ordonnance – Quatre siècles d’histoire de la pharmacie au QuébecJohanne Collin, sociologue, historienne et professeure à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal «rend compte de l’évolution des conceptions scientifiques et populaires de la santé, allant de pair avec l’évolution des médicaments et de la profession de pharmacien».

Préface : Le journaliste scientifique Yanick Villedieu souligne notamment la «grande richesse de documentation et de références», de «cette minutieuse histoire de la pharmacie au Québec», puis brosse un rapide portrait de ce qui nous attend dans les pages qui suivent.

Introduction : Après les remerciements d’usage et une note sur la terminologie utilisée, l’autrice présente les sources qu’elle a consultées et nous avertit des choix qu’elle a dû faire.

1. Apothicaires et pharmaciens européens (du XIIIe au XVIIIe siècle) : La discipline pharmaceutique remonte en fait à l’Antiquité, origine de la théorie des humeurs qui gardera une forte influence jusqu’au XIXe siècle. L’autrice aborde aussi :

  • l’apport des médecins arabes;
  • le passage de l’alchimie à la chimie, surtout à partir du XVe siècle;
  • les premiers recueils de médicaments (ou pharmacopées) au XVIIe siècle;
  • l’évolution des fonctions des apothicaires (et autres vendeurs de médicaments) français et britanniques.

2. Maladies, médecine et pharmacie en Nouvelle-France : L’utilisation des médicaments était déjà répandue en Amérique avant l’arrivée des Européen.nes. D’ailleurs, une partie des connaissances des Autochtones en la matière sera transférée aux Européen.nes, quoique ces dernier.ères les acceptaient avec méfiance. Comme il y avait peu d’apothicaires en Nouvelle-France, l’évolution de la pharmacie fut fortement intégrée à celle de la médecine. L’autrice aborde aussi :

  • la virulence des épidémies, surtout de variole et de typhus, aux XVIIe et XVIIIe siècles;
  • la vie de Louis Hébert, à l’origine apothicaire, mais agriculteur en Nouvelle-France; son apport en pharmacie fut surtout d’avoir envoyé en France des plantes médicinales utilisées par les Autochtones;
  • le rôle des apothicaireries religieuses.

3. Des apothicaires aux chemists and druggists (1788-1831) : Une ordonnance royale, adoptée en 1788, ajoute au corps médical réglementé les chemists and druggists (profession britannique dont l’autrice considère l’appellation intraduisible), dont les fonctions sont semblables à celles des apothicaires. L’autrice explique que de nombreux membres de cette profession se sont établis au Québec après la Conquête, donc à partir de 1763. Malgré cette réglementation, les pratiques illégales «continuent d’être importantes tout au long du XIXe siècle», comme elle le montre bien avec de nombreux exemples de récriminations des professionnels formés et de poursuites en cour. Elle aborde aussi les exigences et distinctions entre les professions médicales (surtout médecins, chirurgiens et apothicaires-druggists) et l’évolution de leur nombre entre 1788 (50) et 1831 (208).

4. L’éveil d’une profession (1832-1875) : Encore plus que la population, les effectifs d’apothicaires-druggists augmentent fortement au XIXe siècle, atteignant 73 en 1870, dont seulement 20 francophones, souvent des candidats à la médecine qui ont échoué leur examen d’entrée. Certains commerces de médicaments de l’époque commencent à offrir d’autres marchandises dans leurs magasins. L’autrice aborde aussi les événements et les débats entourant la naissance de l’Association pharmaceutique de la province de Québec en 1870 «faisant de la profession un corps autonome», avec 105 membres (dont une trentaine de francophones et au moins deux femmes), et l’adoption de la Loi de pharmacie en 1875.

5. Remèdes secrets et consommation médicamenteuse au tournant du XIXe  siècle : À une époque où «les épidémies, indissociables des piètres conditions de vie et d’hygiène» sont une des principales causes de décès et en raison de l’impuissance de la médecine à soigner les personnes atteintes, on assiste à «la prolifération des remèdes secrets et «miraculeux» qu’une abondante publicité, souvent peu scrupuleuse, fait connaître» (visant aussi le «traitement des maux chroniques durables ou douloureux qui, sans nécessairement conduire à la mort, accompagnent le quotidien des populations»). Devant leur popularité et leurs effets souvent nocifs (et même mortels, notamment pour les bébés et les enfants), l’État décidera de réglementer leur fabrication et leur vente (lois adoptées en 1875, 1884, 1885, 1890, 1908 et 1919). L’autrice aborde aussi :

  • les avancées de la médecine et de la pharmacologie;
  • la recherche de thérapies plus «douces», dont l’homéopathie (rien de nouveau sous le soleil!);
  • les prétentions d’un bon nombre de ces remèdes et leurs techniques de vente;
  • la composition de ces remèdes, dont souvent de l’alcool et des stupéfiants.

6. La mise en place des institutions d’enseignement (1868-1930) : La Loi de pharmacie de 1875 oblige les candidat.es à la profession à réussir une formation commune, mais elle est offerte par un seul établissement anglophone, le Montreal College of Pharmacy, même si les francophones y sont majoritaires dès 1888. C’est d’ailleurs cette année-là que les premiers cours en français sont offerts, mais dans quelques matières seulement, puis en 1895 pour tous les cours. Ce n’est qu’en 1906 qu’est créée l’École de pharmacie Laval à Montréal (par la suite associée à l’Université de Montréal lors de sa création en 1920), ce qui pousse le Montreal College of Pharmacy à s’affilier à l’Université McGill en 1917. Ce département de pharmacie fermera en 1930 en raison de la baisse des effectifs. À Québec, les cours de pharmacie étaient offerts par la Faculté de médecine de l’Université Laval jusqu’en 1924, alors qu’est créée l’École de pharmacie de l’Université Laval.

7. Formation et encadrement des effectifs pharmaceutiques dans la première moitié du XXe siècle : Au cours de la première moitié du XXe siècle, la formation et les exigences pour accéder à la profession ont grandement évolué, ainsi que les conditions au plein exercice. Dans ce contexte, l’École de pharmacie de l’Université de Montréal devient une faculté en 1942. Malgré cela, les effectifs étudiants ont diminué de 1920 à 1940, probablement en raison de la hausse des exigences et de la crise économique, avant de repartir en hausse. L’autrice aborde aussi :

  • le profil des étudiant.es, surtout selon la provenance et le sexe (peu de femmes; on leur interdit même l’accès à la profession de 1919 aux années 1930);
  • l’évolution des programmes et la durée des études.

8. La pratique pharmaceutique dans la première moitié du XXe siècle : Au début de ce siècle, la pratique des pharmacien.nes diplomé.es se concentre à Montréal et dans les principales villes, la vente de médicaments par des médecins, des épiciers et des colporteurs (souvent associés à des entreprises pharmaceutiques) étant permise dans le reste du Québec. La situation s’améliore au cours de cette première moitié de siècle, mais plus de 60 % d’entre eux (et de quelques «elles») exercent à Montréal et moins de 10 % à Québec. Dans les années 1950 et 1960, la possibilité pour des médecins de vendre des médicaments sera restreinte. Malgré cela, les pharmacies étendent la gamme de produits qu’ils vendent, dont ceux du tabac. L’autrice aborde aussi :

  • les démarches avortées de l’Association pharmaceutique pour obtenir l’exclusivité de la vente des remèdes brevetés;
  • les figures publiques de pharmaciens (comme Jean Narrache et le Pharmachien);
  • diverses tentatives de regroupement des pharmaciens, certaines réussies, d’autres non;
  • le développement de l’industrie pharmaceutique canadienne et québécoise.

9. La crise de la profession : Après la Deuxième Guerre mondiale, «l’arsenal thérapeutique connaît alors une croissance fulgurante» («plus de 90 % des médicaments prescrits en 1966 n’existaient pas encore en 1945»), entraînant des modifications aux programmes de formation et à la pratique de la pharmacie. De plus, «le commercialisme que plusieurs déplorent déjà dans les années 1930 prend alors des proportions jusque-là insoupçonnées, au point de dévaloriser grandement l’image de la profession». Cette tendance à la commercialisation et à l’agrandissement des succursales s’est accentuée dans les années 1970 «avec l’arrivée des Jean Coutu, Cumberland et Pharmaprix». Cette commercialisation, la simplification de leurs tâches (les pharmacien.nes n’ont plus à préparer les médicaments, les produits arrivant maintenant prêts à être utilisés à la pharmacie) et les ristournes remises aux client.es ternissent l’image des pharmacien.nes et remettent même en cause la pertinence de leur statut professionnel.

10. Vers une redéfinition de la profession de pharmacien : Les pharmacien.nes d’établissement de santé, d’industrie, de commerces de détail et salarié.es d’officine forment des associations pour améliorer leurs conditions de travail et pour défendre leurs autres intérêts spécifiques, dans un contexte de changements majeurs dans le financement des services de santé, dont la création du programme d’assistance-médicament (à l’intention des bénéficiaires de l’aide sociale et des personnes âgées les plus pauvres) qui touche directement cette profession. L’autrice aborde aussi :

  • la féminisation de la profession (les femmes deviennent majoritaires au baccalauréat en 1972-1973 et forment plus de 70 % des étudiant.es en 1984-1985);
  • le virage vers la pharmacie clinique, au début en milieu hospitalier, puis en pharmacie communautaire, virage consacré lors de la refonte de la Loi sur la pharmacie en 1973.

11. La pharmacie clinique – de la théorie à la pratique : Ce chapitre porte sur l’implantation du concept de pharmacie clinique dans la formation et dans les milieux de travail. L’autrice y aborde notamment :

  • la grève des étudiant.es en pharmacie en 1975 pour accélérer les changements au programme en fonction du concept de pharmacie clinique; les étudiant.es auront gain de cause, mais la transition douloureuse entre l’enseignement traditionnel et le nouveau se fera graduellement, se terminant dans les années 1990 et même 2000;
  • les revendications salariales des pharmacien.nes salarié.es;
  • la croissance des grandes chaînes et les réactions des pharmacien.nes indépendant.es;
  • la politique d’accès aux médicaments en vente libre, avec des changements adoptés en 1977 et en 1990;
  • la négociation des honoraires des pharmacien.nes dans le cadre de l’assurance médicaments en 1985, en 1991 et en 1995;
  • l’interdiction de la vente de tabac dans les pharmacies adoptée en 1994 après des années de débats;
  • la pratique pharmaceutique en établissement de santé;
  • l’impact de la création du régime universel d’assurance médicaments en 1997;
  • la pénurie de pharmacien.nes, surtout en établissement de santé, mais aussi en pharmacie communautaire vers la fin des années 1990.

12. L’avènement des soins pharmaceutiques : De 2000 à 2015, on observe «une amplification des problèmes de financement et d’accès au système de santé». Comme le titre de ce chapitre l’indique, l’autrice explique en quoi l’avènement du concept de soins pharmaceutiques (qui définit «le rôle distinct et la responsabilité professionnelle qui incombe aux pharmaciens dans l’équipe de santé») a débouché sur la transformation du programme de baccalauréat en un doctorat professionnel en 2007. Parallèlement, les commissions Clair en 2000 et Bernier en 2001 ont émis des recommandations portant sur les services de santé et les services sociaux, et sur les professions de la santé et des relations humaines qui ont fortement influencé la Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé adoptée en 2002. Les parties de cette loi touchant les pharmacien.nes ont toutefois connu de nombreux problèmes d’applications (ordonnances collectives, partage du dossier médical, etc.).

Puis, en 2011, la Loi sur la pharmacie a été modifiée encore une fois, avec une entrée en vigueur retardée à 2015 en raison des négociations nécessaires avec le Collège des médecins pour certains des sept nouveaux actes qui leur ont été autorisés. En plus, le gouvernement a aussi modifié dans une loi budgétaire adoptée sous le bâillon en 2015 le mode de rémunération des pharmacien.nes, refusant de rémunérer trois des sept nouveaux actes! Ce n’est qu’en 2018 que ces trois actes le seront.

Conclusion : L’autrice récapitule les grandes lignes des chapitres précédents. Elle mentionne ensuite quelques éléments qui freinent le développement de la profession, soit «l’association étroite et spontanée entre commerce et profession», les «luttes de territorialité» (surtout avec les médecins, mais aussi avec les autres détaillants qui offrent des médicaments en vente libre), le mode de rémunération (qui ralentit l’implantation des soins pharmaceutiques) et la pénurie de pharmacien.nes. «Toutes ces dynamiques interreliées créent une sorte de ressac dont il leur faudra sans doute s’affranchir pour qu’ils puissent jouer pleinement leur rôle dans l’avenir».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est beaucoup plus détaillé que celui que j’ai présenté sur le même sujet il y a deux ans, soit Curieuses histoires d’apothicaires de Gilles Barbeau (que l’autrice cite d’ailleurs) et le complète bien. Il est fascinant de constater comme cette profession qu’on croit bien connaître a connu autant de virages. En fait, si j’ai un reproche à faire à ce livre, c’est justement l’abus de détails. Beaucoup de ces détails sont intéressants, mais j’ai trouvé par exemple superflu et ennuyant d’y lire les noms des premiers apothicaires-druggists, des professeur.es, des dirigeant.es de l’Ordre et des départements universitaires, et même de quelques diplômé.es, avec parfois en plus leur biographie. L’autrice a pourtant consacré deux annexes aux noms des directeur.trices et doyen.nes des écoles et faculté, et aux président.es des nombreux organismes qui ont représenté les pharmacien.nes et qui les ont encadré.es. C’était bien suffisant! En fait, quelques pages auraient ainsi pu être retranchées des plus de 400 qu’il contient. Je tiens par contre à souligner le style clair de l’autrice qui sait rendre intéressantes même les parties plus rébarbatives de cette histoire. De même, les photos et documents historiques qui sont insérés aux chapitres sont intéressants et ajoutent au plaisir de la lecture. Autre bon point, les 914 notes sont en bas de page.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :