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Le point saillant

31 décembre 2013
point_saillant

Disons que c’est une pointe saillante!

En général, je saute les articles de revue annuelle. Je lis suffisamment les journaux et autres sources d’information pour me passer des récapitulations qui passent par l’œil de quelqu’un d’autre et sont souvent écrit des semaines à l’avance pour pouvoir emplir les pages des journaux quand les journalistes sont en congé. Par contre, j’ai lu quelques textes cette année qui m’ont donné le goût de revoir certains événements de l’année, pas nécessairement dans un ordre arbitraire mais en lien avec un thème…

Tout d’abord, Philippe Hurteau a écrit un billet pour accorder le prix de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) de l’«autre personnalité de l’année» aux oléoducs. Choix intéressant s’il en est, car on retrouve à travers lui un processus qui a de fait marqué l’année! Ianik Marcil, lui, a décidé de centrer son bilan économique de 2013 sur les «effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits». Ce thème est bien choisi, car il rejoint un grand nombre d’événements qui ont fait les manchettes en 2013. Roméo Bouchard, de son côté, a regroupé une dizaine d’événements sous le thème de la «démocratie des riches».

Tout à fait dans la même optique, j’ai préféré centrer mon analyse de 2013 sur le rôle de plus en plus important de l’industrie de l’influence. Notons que cette industrie n’a peut-être pas été plus présente en 2013 qu’au cours des années précédentes, mais, probablement en raison de l’accumulation des ses effets, ses manifestations sont, je crois, nettement ressorties au cours de la dernière année.

L’industrie de l’influence

Ce que j’entends ici par «industrie de l’influence» est tout ce que les puissants – individus ou sociétés marchandes – peuvent faire pour obtenir ce qu’ils veulent, principalement faire plus de profits. Cela peut se manifester :

  • par l’embauche de lobbyistes ou de porteurs d’enveloppes brunes dont le mandat est d’influencer les décisions des fonctionnaires et des politiciens;
  • par le contrôle des médias qui martèleront les mantras du néolibéralisme (ce que Normand Baillargeon et bien d’autres appelleraient l’industrie de la propagande…),
  • par le financement de partis politiques (ici, bien sûr, mais encore plus aux États-Unis où ce qui est ici illégal est tout à fait permis) et d’«organismes de recherche et d’éducation» supposément «indépendants, non partisans et sans but lucratif», qui passent leur temps à produire des textes vantant l’autoréglementation des entreprises et l’efficacité des mécanismes du marché pour maximiser le bien-être de la population;
  • etc.

On verra que bien des événements les plus déplorables de 2013 ont été, ne serait-ce qu’en partie et souvent bien plus, le résultat du «succès» de cette industrie.

Pour ce, je vais reprendre un bon nombre des événements mentionnés dans les textes que j’ai cités au début de ce billet et y montrer le rôle de l’industrie de l’influence. Ainsi, l’«autre personnalité de l’année» de l’IRIS (les oléoducs) est appuyée par un des lobbys les plus puissants du Canada, celui du pétrole, lui même aidé par des «études» sur des retombées économiques gonflées à l’hélium par des «organismes de recherche et d’éducation indépendants, non partisans et sans but lucratif» et des politiciens et politiciennes «qu’on ne sait qui» (le frère de «celui dont on ne doit pas prononcer le nom»!) a convaincu de la pertinence de favoriser le développement de ces facteurs de croissance des émissions des gaz à effet de serre.

L’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, dont parle Ianik Marcil, est un pur produit de l’industrie de l’influence. D’une part, les autorités de ce pays ont été convaincus de l’inutilité des règlements sur le bâtiment (surtout sur celle de les appliquer) et d’un salaire minimum décent, et des bienfaits des investissements étrangers et, trop souvent, de la productivité du travail des enfants… De l’autre, les consommateurs occidentaux qui achètent les vêtements produits dans ces ateliers de misère ont été convaincus par les organes de propagande qu’il est normal de délocaliser nos industries du vêtement et du textile dans des pays à bas salaires sans réglementation sur le travail, sur la protection de l’environnement et sur la santé et sécurité au travail. Ben quoi, c’est normal, c’est une décision d’affaires! C’est la même logique que nous sommes trop nombreux à accepter qui justifie de la même façon le déménagement de l’usine d’Électrolux de l’Assomption à Memphis, laissant en plan plus de 1300 personnes. Une autre décision d’affaires due à la concurrence fiscale qui ne rend même pas plus efficace la production…

Sur la tragédie de Lac-Mégantic, aussi abordée par Ianik Marcil (et Roméo Bouchard), Bernard Descôteaux reproche aux gouvernements «des allégements réglementaires successifs» qui «ont réduit les mesures de sécurité». Il a bien raison de souligner l’acceptation par ce gouvernement de la demande de la MMA de réduire à un seul conducteur (!) la responsabilité de telle bombes mobiles et la réduction des contrôles sur la sécurité des voies ferrées. Mais, pourquoi ce gouvernement a-t-il accepté? À la fois parce qu’il a été convaincu par la propagande néolibérale qui prétend que les marchés peuvent s’autoréglementer et même qu’ils ont intérêt à le faire (!), et parce que certains lobbyistes sont venus l’aider à croire à ces fables… Mike Harris aussi était convaincu que les règles environnementales étaient inutiles avant que sept de ses commettants ne meurent d’empoisonnement en raison de la baisse des exigences environnementales. Et, qui sait, peut-être est-il encore convaincu que c’est le gros bon sens d’agir ainsi…

Et la crise budgétaire aux États-Unis dont parle aussi Ianik, elle n’aurait rien à voir avec le financement des deux principaux partis par de grosses entreprises, notamment du secteur financier? Ni avec le financement du Tea Party par les frères Koch? Et la décision du gouvernement Marois de préférer des compressions, notamment à l’aide sociale, à l’ajout de deux paliers d’imposition n’aurait rien à voir avec la campagne de presse sur l’angoisse fiscale des riches? Ces riches n’auraient peut-être pas tenté d’influencer ce gouvernement?

Le cas de la commission Charbonneau, mentionnée par Roméo Bouchard, se passe de commentaire… si ce n’est de préciser qu’elle a vu le jour en raison d’au moins deux des sous-secteurs de l’industrie de l’influence, soit les enveloppes brunes et le financement des partis politiques. La menace sur la souveraineté alimentaire du Québec par les ententes internationales, notamment celle avec l’Europe, est au centre à la fois du matraquage propagandiste sur les avantages automatiques (grâce à la main invisible?) de toute entente de libre-échange (alors que chaque entente doit être analysée selon ses caractéristiques propres) et de l’influence clandestine de lobbys qui veulent que les grandes entreprises profitent de nouveaux marchés, puissent même s’attaquer aux marchés de biens et services communs où l’État est encore le principal pourvoyeur (marchés publics dans un premier temps), et aient le droit de poursuivre les États qui adoptent des règlements qui risquent de limiter leurs profits. Cette entente, comme la plupart, sinon toutes, les ententes de libre-échange, se distingue aussi par l’absence de transparence et de processus démocratique qui permettrait de débattre du fond de ces ententes dont on ne connaît que des bribes grâce à des fuites…

L’exagération de l’ampleur des problèmes (bien réels) de nos finances publiques, déficits et dette, dont parle aussi Roméo Bouchard, est aussi un effet de la propagande médiatique et des pressions du secteur financier (qui n’a pas besoin de lobbyiste pour se faire entendre…). Même des économistes bien moins à gauche que je puis l’être, comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz (quand ce n’est pas l’OCDE et le FMI), dénoncent la trop grande importance accordée aux finances publiques par rapport aux conséquences de mesures d’austérité. Et pourtant, on écoute encore les responsables de la dernière crise, comme les agences de notation et les leaders de la finance mondiale.

Et nos amis n’ont pas pensé de mentionner le recul du PQ dans le dossier des mines. Cela m’aurait permis de parler de l’ampleur (voir page 10) et de la puissance du lobby minier

Et alors…

Nicolas Zorn m’a fait connaître un texte écrit il y a une dizaine d’années par trois économistes, Christian Deblock, Bernard Élie et Nicolas Marceau, actuel ministre des Finances du gouvernement du Québec. On peut entre autres y lire :

«La frontière entre l’intervention et la non-intervention de l’État va varier en fonction des fondements idéologiques du parti au pouvoir. Le courant libéral, actuellement en vogue, est anti-intervention par principe, le marché, le privé, est a priori la meilleure solution.»

Mais, d’où vient cette idéologie, sinon d’années de propagande, de financement d’instituts de recherches, de contribution aux partis politiques qui «croient» à ces préceptes et d’influence des plus puissants? Comment se fait-il que Nicolas Marceau, qui écrivait il y a dix ans que «Le modèle simplificateur de l’économie de marché qui nous est le plus souvent présenté, basé sur des hypothèses très fortes pour ne pas dire irréalistes, est une fable destinée à promouvoir l’idéologie libérale.», affirme de nos jours que «C’est maintenant à l’investissement privé à prendre le relais de l’investissement public» pour annoncer un nouveau congé fiscal aux entreprises privées, la prolongation du crédit d’impôt à l’investissement et son appui au libre-échange avec l’Europe? Comment se fait-il qu’il endosse un projet d’électrification des transports basé en majeure partie sur d’autres subventions à l’entreprise privée? Bon, il lui arrive encore de s’interroger «sur la possibilité de se tourner davantage vers une production éolienne publique plutôt que privée», mais, il y a dix ans, il ne se serait même pas posé cette question! Comment croire que ce virage ne résulte pas, au moins en partie, sur les interventions de l’industrie de l’influence?

D’ailleurs, dans le contexte où on dévoile en commission d’enquête les actes précis d’un bon nombre de ces trafiquants d’influence, on ignore la proposition de QS d’interdire carrément le lobbying et les «portes tournantes» (octroi d’emplois aux politiciens dans le domaine où ils sont intervenus). Je n’ai pas vu beaucoup de réactions des autres partis et pas beaucoup d’appui dans les médias…

On préfère réglementer un peu plus cette relation à la base anti-démocratique. Comme si le fait que des lobbyistes expliquent le but de leur jeu d’influence et s’inscrive à une liste rendait plus acceptable que des citoyens et des sociétés aient le privilège de rencontrer les politiciens plus que d’autres citoyens et organismes uniquement parce qu’ils ont les moyens d’embaucher des démarcheurs… Les citoyens ont-ils tous les mêmes droits ou sommes-nous dans une ploutocratie réglementée? Ce qui est inacceptable doit être défendu, point!

Nous, il ne nous reste que la rue pour nous faire entendre, quand on ne nous l’interdit pas (à la suite de l’intervention de l’industrie de l’influence?)!

Souhaitons-nous pour 2014 le déclin, voire la disparition, de la néfaste industrie de l’influence!

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6 commentaires leave one →
  1. 2 janvier 2014 13 h 45 min

    En général, je saute les articles de revue annuelle. Je lis suffisamment les journaux et autres sources d’information pour me passer des récapitulations qui passent par l’œil de quelqu’un d’autre et sont souvent écrit des semaines à l’avance pour pouvoir emplir les pages des journaux quand les journalistes sont en congé.

    Confidence pour confidence, de mon côté, je ne lis même plus Le Soleil, je ne regarde que sa première page; dans notre ménage, c’est moi nommément qui s’occupe du recyclage. Par ailleurs, j’entends abondamment la chaîne 1 de Radio-Canada, comme d’autres sont exposés par fidélité à la fumée de cigarette.

    Pour n’évoquer que les médias, est-ce que la caricature et la contre-caricature seraient des outils de ce que Normand Baillargeon et bien d’autres appelleraient l’industrie de la propagande ?

    À titre d’illustration :

    http://jflisee.org/un-automne-2013-caricatural/

    Je pourrais ajouter l’émission de Gérard D. Laflaque, ce PPP qui me fait regretter les craies et tableaux noirs des Points de mire de René Lévesque de 1956 à 1959.

    Est-ce que vous sautez aussi le Bye bye de l’année et autres émissions assimilables de non-élus ?

    Pour 2014, souhaitons nous que Là ou croît l’industrie néfaste de l’influence, croisse aussi l’industrie de l’influence propice à l’avènement d’un moindre enfer sur terre avant la fin de nos jours.

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  2. 2 janvier 2014 15 h 00 min

    «Est-ce que vous sautez aussi le Bye bye de l’année et autres émissions assimilables de non-élus ?»

    Non, je le regarde ainsi qu’Infoman (émission qui d’autant plus drôle que je ne la regarde pas durant l’année). Et, comme mes attentes sont basses, je rigole sans tenter d’analyser si les auteurs pourrait faire mieux.

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  3. 5 janvier 2014 13 h 24 min

    La disparition en un an de cette industrie? On peut toujours rêver!

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  4. 5 janvier 2014 14 h 02 min

    C’est le principe des souhaits de début d’année, non? 😉

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