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Citations de Karl Polanyi

27 octobre 2014

polanyiAprès de nombreuses tentatives infructueuses, la date de remise à la bibliothèque arrivant ou d’autres livres que je jugeais plus urgents à lire s’ajoutant sur ma pile, j’ai fini par passer au travers de La grande transformation de Karl Polanyi. Je tiens à insister sur le fait que ce n’est pas parce que ce livre ne m’intéressait pas que j’ai mis autant de temps à le lire, mais plutôt parce que je me disais que si j’ai attendu près de 70 ans avant de le lire (la première édition date de 1944), je pouvais bien attendre quelques mois de plus sans grande conséquence…

Ce livre est tellement riche qu’il est à peu près impossible à résumer. Alors, je vais plutôt, après avoir présenté rapidement le début du livre, me contenter de reproduire et commenter quelques citations, plutôt que de devoir dénaturer les démonstrations magistrales qu’il contient.

Le début

Polanyi attribue au début de son livre à la finance internationale (pour protéger ses investissements) la paix qui a régné une centaine d’années entre grandes puissances de 1815 à 1914. Cela n’a bien sûr pas empêché des guerres entre plus petits pays ou des guerres coloniales, car cela convenait aussi à la finance internationale pour accaparer de nouveaux marchés. Cette période de paix s’est concrétisée par des alliances entre les puissances, comme le Concert européen et la Sainte-Alliance, après la défaite finale de Napoléon et la fin de son empire.

Vers la fin de cette période, on a vu la formation de nouvelles alliances (dont la Triple Alliance entre entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie) qui ont mis fin à l’équilibre précédent, phénomène que Polanyi explique en bonne partie par la rupture de l’équilibre commercial. Il est certain que je simplifie ici à outrance, ce pourquoi je préfère m’en tenir à des citations pour la suite de ce billet!

Citations

Sur le marché autorégulérateur et l’impossibilité de la société à s’adapter aux changements majeurs et trop rapides qu’il a entraînés pour les êtres humains :

«Qu’il faille ralentir, si possible, un processus de changement non dirigé dont on estime l’allure trop rapide, de manière à sauvegarder le bien-être de la collectivité, voilà qui ne devrait nécessiter aucune explication détaillée. Ce genre de vérités courantes en politique sociale héritée des anciens, furent effacées au XIXème siècle de la pensée des gens instruits par l’effet corrosif d’un utilitarisme grossier, allié à une confiance sans discernement dans les prétendues vertus d’autocicatrisation de la croissance aveugle.»

Il n’a pas écrit cela le mois dernier, mais il y a 70 ans, je le répète!

Sur le changement : «Le rythme du changement comparé avec celui de l’adaptation décidera de ce qu’il faut tenir pour le résultat net du changement». Polanyi a écrit cette phrase à propos des résultats désastreux de l’enclosure des champs en Angleterre, champs auparavant cultivés par des paysans (enclosure : «l’appropriation par les propriétaires d’espaces préalablement dévolus à l’usage collectif»), enclosure qui a réduit un grand nombre de paysans à la misère, et de la révolution industrielle, qui a détruit le tissu social de l’époque, en transformant les paysans en moyens de production pour les entreprises (encore là, je dois simplifier…). De nos jours, on penserait plutôt aux conséquences du libre-échange sur le marché du travail (où les couturières victimes de la fermeture des usines de vêtements ne sont jamais devenues des ingénieures en aérospatiale). Il ne sert à rien à ces victimes des changements trop rapides de se faire dire que le marché autorégulérateur réglera la question à long terme, car à long terme, ils seront tous morts

Sur les conséquences de l’implantation du marché autorégulérateur qui ne tient pas compte du caractère social de l’être humain, ni de l’importance des relations sociales et des relations de réciprocité entre les humains :

«(…) la maîtrise du système économique par le marché a des effets irrésistibles sur l’organisation tout entière de la société : elle signifie tout bonnement que la société est gérée en tant qu’auxiliaire du marché. Au lieu que la société soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans le système économique.»

Le moyen devient la fin… et on oublie celle-ci ou on n’en tient plus compte.

Sur la hausse de la pauvreté; en plus de la restructuration de l’économie due au commerce international, à l’industrialisation et aux gains de productivité dans l’agriculture, Polanyi mentionne un autre facteur :

«Tant que l’industrie à domicile était complétée par les facilités et les commodités qu’apportaient un petit jardin, un bout de terre ou des droits de pâture, le travailleur ne dépendait pas entièrement de ses gains en argent».

Avec la perte de cet avantage en nature, le travailleur devenait complètement à la merci du travail salarié qui variait avec l’intensité du commerce (encore plus fluctuant à l’époque que de nos jours).

Sur les effets de l’abrogation des lois sur la pauvreté qui existaient en Angleterre avant la révolution industrielle : plutôt que de mettre fin à la misère comme les partisans de l’abrogation le pensaient, elle a plutôt mis fin à la compassion :

«Le mécanisme de marché s’affirmait et réclamait à grands cris d’être parachevé : il fallait que le travail des hommes devînt une marchandise. Le paternalisme réactionnaire avait en vain cherché à résister à cette nécessité. Échappés aux horreurs de Speenhamland [une des lois sur la pauvreté que Polanyi contestait et qui a été abrogée], les hommes se ruèrent aveuglément vers le refuge d’une utopique économie de marché.»

Sur la lutte des classes : Polanyi ne la nie pas, mais ne la définit pas comme Marx :

«Marx a lui-même suivi Ricardo en définissant les classes en termes économiques»

Il la voit plutôt en termes sociaux :

«les intérêts d’une classe se rapportent très directement au prestige et au rang, au statut et à la sécurité, c’est-à-dire que, primordialement, ils ne sont pas économiques, mais sociaux.»

Sur les lois sur la salubrité publique, la protection des travailleurs et autres lois du genre appliquées à l’époque en Angleterre, Polanyi affirme qu’elles ne sont pas uniquement le résultat d’une lutte entre les classes :

«C’est précisément parce que ce n’était pas les intérêts économiques, mais les intérêts sociaux de différentes tranches de la population qui étaient menacés par le marché, que des personnes appartenant à diverses couches économiques joignaient inconsciemment leurs forces pour faire face au danger.»

Sur l’utilisation de la faim comme arme pour créer un marché du travail, forcer des humains à «travailler» :

«Il n’y a pas de famine dans les sociétés qui vivent à la limite de la subsistance»

Sur les effets de la mondialisation des marchés : on pense souvent que la mondialisation des marchés est un phénomène récent. Or, parlant des conséquences de l’implantation des principes du libre-marché dans les colonies au XIXème siècle sur la relation de l’humain avec la terre, Polanyi écrit : «Le libre-échange international, si on le laisse faire, doit nécessairement éliminer les producteurs agricoles par grands contingents, et en quantité toujours plus grandes». Et cette tendance n’a fait que s’accentuer jusqu’à aujourd’hui, où les productions des pays pauvres servent de plus en plus aux besoins des pays riches (et de leurs entreprises) et de moins en moins aux populations locales.

Sur la montée du fascisme (puis du nazisme) en Europe :

«En réalité, le rôle joué par le fascisme a été déterminé par un seul facteur, l’état du système de marché.»

Polanyi a remarqué que le fascisme était un mouvement faible avant la débâcle de 1929 et est devenu dominant en Allemagne et en Italie par après. C’est tout le contraire de la thèse de Hayek (dont j’ai parlé dans ce billet), qui a écrit La route de la servitude deux ans à peine après la publication de La grande transformation!

Sur les différentes mesures pour contrôler le marché autorégulateur :

«Il y avait une ressemblance entre les régimes naissants, le fascisme, le socialisme et le New Deal, mais elle tenait uniquement à leur commun abandon des principes du laissez-faire.»

Pour savoir ce qu’il disait des différences, il faut lire le livre!

Sur la liberté, comme une réponse à Hayek (même si ce livre a été publié avant celui de Hayek) :

«Ils [les privilégiés] parlent d’esclavage [Hayek aussi, mais ajoute le concept de servitude] alors qu’en réalité tout ce qui est prévu, c’est d’étendre aux autres la liberté acquise dont ils jouissent eux-mêmes. Initialement, il se peut bien qu’on doive réduire leurs propres loisirs et leur sécurité, et, par conséquent, leur liberté, de manière à relever le niveau de liberté dans tout le pays. Mais, ce genre de déplacement, de remise en forme et d’extension des libertés ne devraient pas donner la moindre raison d’affirmer que la condition nouvelle sera nécessairement moins libre que l’ancienne.»

Plus loin, Polanyi prévoit même des mesures importantes pour assurer la liberté individuelle, un des objectifs auquel il tenait le plus :

«Ainsi, le droit à la non-conformité serait assuré, comme la marque d’une société libre. Aussi faut-il que l’on ne fasse pas un seul pas vers l’intégration dans la société sans en faire un vers plus de liberté; les mesures de planification doivent inclure le renforcement des droits de l’individu en société. (…) [Les droits des citoyens] doivent prévaloir contre toute autorité, qu’elle soit étatique, municipale ou professionnelle. En tête de liste doit figurer le droit de l’individu à un travail dans des conditions sanctionnées, quelles que soient ses opinions politiques ou religieuses, sa couleur ou sa race. (…) [La liberté personnelle] doit être soutenue à n’importe quel prix – même à celui de l’efficacité dans la production, de l’économie dans la consommation ou de la rationalité dans l’administration. Une société industrielle peut se permettre d’être libre.»

Difficile d’être plus clair!

Et alors…

Cet assemblage hétéroclite de citations tirées de ce livre ne permet bien sûr pas de rendre justice à sa profondeur et son actualité. Il permet tout de même de se faire une idée des sujets qu’il aborde et de la façon dont ils sont traités.

Mais, de quelle grande transformation Polanyi parle-t-il? Il parle de la fin du marché autorégulateur… De ce côté, Polanyi s’est trompé, comme on peut le voir par toutes les déréglementations adoptées depuis les années 1970, justement justifiées par la pseudo plus grande efficacité de l’autorégulation des marchés. Mais, plein d’événements, dont la crise actuelle débutée en 2007, montrent qu’il avait tout à fait raison dans ses critiques sur ses effets délétères!

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, sans faute! Sinon, il faut à tout le moins consulter les nombreux résumés et critiques pertinentes de ce livre. Le texte de Wikipédia est de belle tenue et assez complet (quoique fastidieux à lire). Rien ne vaut l’original! Celui-ci et celui-là, en anglais, montrent à quel point ce livre est toujours actuel et à quel point les analyses de Polanyi sont toujours pertinentes. Et, en cherchant un peu, on peut en trouver beaucoup d’autres. Un livre incontournable!

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