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Le PIB potentiel : une autre idée zombie?

14 novembre 2015

pib_potentielLe concept de PIB potentiel n’est vraiment un de ceux qui sont les plus connus de la population. Il représente le niveau de production (ou de PIB) qui résulte de l’utilisation maximale des facteurs de production (capital, technologie, travail, etc.) sans générer de pressions inflationnistes. Ce concept sert entre autres à estimer la perte de production lors de récessions. Comme on peut le voir sur l’image qui accompagne ce billet, cette perte est la différence entre la ligne rouge (PIB observé) et la ligne pointillée. La théorie prétend aussi que, après une récession, le PIB réel (ou observé) tend à rejoindre le niveau du PIB potentiel, comme le montre la ligne noire du graphique.

J’ai lu deux études portant sur cette question récemment. Je vais ici en présenter les principaux constats.

Première étude

La première étude, d’où est tirée l’image qui accompagne ce billet, a été diffusée par la Banque fédérale des États-Unis et est intitulée Potential Output and Recessions: Are We Fooling Ourselves? (Le PIB potentiel et les récessions : nous racontons-nous des histoires?). Elle est basée sur des données trimestrielles du PIB de 23 pays pendant 40 ans, période qui a permis d’étudier les conséquences de 150 récessions.

Les auteurs ont ensuite divisé ces récessions en fonction de leur gravité et de la présence de bulles financières, isolant aussi la dernière récession. Au bout du compte, ils n’ont observé aucun retour vers le PIB potentiel estimé avant les récessions, même après les moins importantes, les écarts les plus élevés étant toutefois ceux consécutifs aux récessions dues à des bulles financières et aux récessions les plus graves. Ils en concluent que les récessions ont des effets permanents et que les PIB potentiels estimés après les récessions sont moins élevés que ceux estimés avant elles. Les graphiques qui suivent illustrent bien ce phénomène.

pib_potentiel1

Dans les quatre graphiques montrant les conséquences de la dernière récession dans quatre territoires (États-Unis, Royaume-Uni, zone euro et Canada), les nouveaux PIB potentiels (lignes noires) sont tous plus bas que ceux estimés avant cette récession (ligne pointillée). Si le PIB observé (ligne rouge) a assez bien suivi ce nouveau PIB potentiel aux États-Unis et au Canada, il lui a été inférieur au Royaume-Uni et encore plus dans la zone euro, ces deux territoires étant ceux qui ont appliqué les mesures d’austérité les plus importantes. Bref, non seulement le PIB de ces territoires ne tend pas à rejoindre le PIB potentiel d’avant la récession, comme la théorie le prétend, mais leur taux de croissance après la récession est plus faible qu’avant et même presque nul dans la zone euro.

En fait, les auteurs ont observé que ce phénomène n’est pas spécifique à la dernière récession, mais se manifestait aussi lors des récessions antérieures, le taux de croissance après le creux de récession atteignant en moyenne 70 % de celui observé avant celle-ci, alors qu’il aurait fallu qu’il lui soit supérieur (en moyenne de 50 % pendant quatre ans) pour rejoindre le PIB potentiel estimé avant les récessions.

Ils ont aussi regardé les effets des récessions sur divers indicateurs économiques et sur les composants du PIB. Ils ont ainsi constaté que les récessions touchent davantage la main-d’œuvre que la productivité, et que, si ce sont les investissements qui diminuent le plus lors des récessions, la consommation des ménages et les dépenses gouvernementales diminuent aussi. Cette dernière observation est pour moi étonnante, car les gouvernements auraient au contraire dû dépenser davantage pour compenser la baisse des investissements et de la consommation des ménages (sans compter l’augmentation des dépenses gouvernementales causée par les stabilisateurs automatiques); cela explique sûrement au moins en partie les effets permanents des récessions observés par les auteurs.

Les conséquences de ces observations sont importantes, car elles montrent que les conseils des économistes (orthodoxes, tiens-je à ajouter) sont basés sur des théories qui ne s’observent pas dans la vraie vie. Cela montre aussi à quel point les politiques d’austérité appliquées lors de récessions et dans les années qui les suivent sont dommageables à long terme, car non seulement la production ne rejoint pas le PIB potentiel estimé avant les récessions, mais plus les récessions sont graves, pire sera la perte de production à long terme.

Deuxième étude

La deuxième étude, de Antonio Fatás et Lawrence H. Summers (secrétaire du Trésor sous Clinton et chef du Conseil économique national sous Obama, il semble avoir depuis quelques années pris un peu de distance avec les courants les plus orthodoxes en économie), est intitulée The permanent effects of fiscal consolidations (Les effets permanents des mesures d’austérité fiscales).

pib_potentiel2Cette étude part elle aussi du mythe que, après la dernière récession, le PIB aurait dû revenir vers les tendances d’avant la récession, alors que les prévisions ont dû être année après année révisées à la baisse. Le graphique ci contre montre que les prévisions du niveau du PIB ont été diminuées à de nombreuses reprises aux États-Unis (graphique du haut) et encore plus en Europe (graphique du bas, dans lequel les auteurs ont omis de mentionner que les tirets rouges représentent la prévision du PIB potentiel de 2014 et la ligne rouge le PIB observé). Les auteurs ajoutent que les prévisions actuelles du Fonds monétaire international du PIB européen pour 2019 sont 15 % moins élevées que ses prévisions antérieures à la récession.

Après une longue et complexe démonstration (mais qui m’a semblé être bien menée et mérite d’être consultée en lisant cette étude), qui comprend une analyse exhaustive des différences entre les prévisions du PIB potentiel et le PIB observé par rapport à l’intensité des mesures d’austérité adoptées par les quelque 35 pays de l’OCDE (ainsi que de nombreux tests pour vérifier si les corrélations observées peuvent être considérées causales), les auteurs en viennent à conclure, un peu comme Olivier Blanchard, alors économiste en chef du FMI, l’a fait en avouant avoir sous-estimé l’effet multiplicateur des politiques d’austérité (aveu que les auteurs citent d’ailleurs), que :

«[traduction] Les résultats suggèrent une forte corrélation entre l’adoption de mesures d’austérité et les révisions au PIB potentiel. En fait, nos estimations fournissent des preuves soutenant l’argument de DeLong et Summers (2012) qui ont émis la possibilité que les mesures d’austérité soient auto-destructrices, à savoir que la réduction des déficits finissent par faire augmenter les ratios de la dette sur le PIB en raison de leurs effets négatifs sur la croissance du PIB. Ce constat a des implications importantes pour l’évaluation des politiques économiques pendant la dernière récession et appuie fortement la conclusion que les politiques d’austérité ont non seulement causé des dommages temporaires importants à la croissance, mais qu’ils pourraient avoir entraîné exactement le résultat opposé à celui qu’ils cherchaient en réduisant de façon permanente le PIB potentiel.»

Je dois avouer qu’en commençant à lire ce document, je ne m’attendais pas à ce qu’une étude produite en collaboration avec Summers arrive à une conclusion aussi lapidaire et sans appel! Les auteurs ajoutent que leurs conclusions réfutent frontalement les prétentions théoriques que l’austérité n’a aucun effet à long terme. Ils ajoutent même que, selon leurs calculs, l’intensité des mesures d’austérité explique au moins 40 % de la baisse du PIB potentiel observé après la crise (taux pouvant atteindre 80 % dans certains écarts du PIB à court terme), le reste pouvant être attribué aux effets des récessions elles-mêmes, effets qui seraient là même sans l’adoption de mesures d’austérité, comme la première étude le montrait en examinant les effets des récessions antérieures à celle de 2008-2009. Cela dit, les auteurs apportent de nombreuses nuances portant notamment sur le caractère spécifique de cette récession (notamment sur la présence d’une trappe à liquidité), nuances importantes, mais qui n’amoindrissent nullement la solidité de leur conclusion.

Et alors…

Le concept de PIB potentiel peut sembler bien aride à première vue. Mais, on l’a vu dans les deux études présentées dans ce billet, la théorie orthodoxe qui l’accompagne demeure un élément primordial à la base des décisions d’adopter des mesures d’austérité. J’aurais le goût de dire que j’aimerais que messieurs Coiteux et Leitao lisent ces études, mais je doute que même des faits aussi bien démontrés ébranlent le moins du monde leurs croyances…

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