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Le faible revenu selon la tranche d’âge de 1976 à 2017

7 mars 2019

Il y a maintenant plus de sept ans, j’ai publié un billet sur le faible revenu chez les personnes âgées, dans lequel j’abordais aussi le faible revenu pour d’autres tranches d’âge. Il est plus que le temps de le mettre à jour (en fait de l’adapter), d’autant plus que j’ai parlé de le faire en conclusion d’un billet récent sur le fractionnement du revenu de pension et que Statistique Canada a justement mis à jour les données qu’il publie sur le sujet à la fin février.

Les mesures de faible revenu

Statistique Canada produit trois seuils de faible revenu différents, soit les seuils de faible revenu (SFR), la mesure de faible revenu (MFR) et la mesure du panier de consommation (MPC). Ces seuils représentent tous trois des aspects bien différents du faible revenu. Ils fournissent de l’information qu’on doit interpréter en fonction de la réalité qu’ils décrivent. Comme on peut le voir dans le tableau ci-contre (tiré des données des tableaux 11-10-0066-01, 11-10-0195-01 et 11-10-0232-01 de Statistique Canada), les seuils de faibles revenus (seuils au-dessous duquel un ménage est considéré comme à faible revenu) en 2017 au Québec pour un ménage formé d’une seule personne étaient assez semblables pour la MPC et les SFR (ces deux niveaux sont des moyennes approximatives des seuils spécifiques de la MPC pour les six régions du Québec et des SFR pour les cinq tailles de communautés pour lesquelles Statistique Canada les produit), mais était 35 % plus élevé pour la MFR.

– Seuils de faible revenu (SFR)

Les SFR sont la plus ancienne des mesures de faible revenu publiées par Statistique Canada. Selon les SFR, les ménages à faible revenu sont ceux qui consacrent au moins «20 points de pourcentage de plus de leur revenu que la moyenne pour l’alimentation, le logement et l’habillement». Comme le coût de ces dépenses varie selon la taille des familles et des communautés, Statistique Canada publie 35 seuils différents (7 tailles de famille et 5 tailles de communautés) basés sur les revenus avant impôt et 35 autres basés sur les revenus après impôt, pour un total de 70 seuils. Même s’ils sont très utilisés, ces seuils font l’objet de nombreux reproches. En voici deux :

  • ils ne tiennent pas compte du coût réel des trois postes de dépenses considérés pour l’établissement de ces seuils (alimentation, logement et habillement) dans des endroits précis; par exemple, le fait que le coût du logement soit plus élevé à Toronto et à Vancouver qu’à Montréal fait augmenter le taux de faible revenu à Montréal, car ces trois villes font partie de la même catégorie de taille de communautés, soit celles comptant plus de 500 000 habitants. Le taux de faible revenu des SFR est donc surestimé à Montréal et sous-estimé à Toronto et à Vancouver;
  • on utilise encore aujourd’hui le panier de consommation établi en 1992 (!); en fait, on applique seulement le taux d’inflation global aux seuils calculés en fonction des dépenses de 1992, même pas en tenant compte de l’augmentation des prix des trois éléments considérés pour l’établissement de ces seuils (alimentation, logement et habillement). Ainsi, les 70 seuils en dollars constants du tableau 11-10-0195-01 de Statistique Canada sont les mêmes de 1976 à 2017.

– Mesure de faible revenu (MFR)

Le seuil de faible revenu de la MFR est égal à 50 % de la médiane du revenu ajusté des ménages (de marché, total et après impôt). Cette méthode est idéale pour faire des comparaisons selon les régions et les années. D’ailleurs, Statistique Canada précise que «Aux fins des comparaisons internationales, la mesure de faible revenu (MFR) est la méthode la plus couramment utilisée».

Certains lui reprochent toutefois d’être plus un seuil de faible revenu relatif qu’une véritable mesure de la pauvreté. Je trouve au contraire que cette mesure permet d’adapter directement ses seuils aux hausses et aux baisses de revenus d’une société. En effet, la pauvreté ne repose pas que sur un niveau de revenu précis, mais aussi et surtout sur le sentiment d’exclusion qu’on ressent quand on ne peut pas se procurer les mêmes biens et services que la plupart de ses concitoyens. Son plus grand défaut est d’utiliser le même seuil de faible revenu pour toutes les régions du Canada, sans tenir compte des différences du coût de la vie et des revenus médians entre les régions.

– La mesure du panier de consommation

Le seuil de faible revenu de la MPC, qui existe depuis 2000, correspond au coût d’un «panier de biens et de services correspondant à un niveau de vie de base (…) pour une famille de référence de deux adultes et deux enfants».

Cette mesure a l’avantage de comparer du comparable et de tenir compte du coût de la vie dans les différentes régions analysées. C’est d’ailleurs la mesure que le gouvernement du Canada a choisie pour établir le taux de pauvreté officiel. Il s’agit selon moi d’une ingérence dans les travaux de Statistique Canada qui a toujours affirmé clairement à propos des seuils de faible revenu qu’elle publie qu’ils ne sont pas des seuils de pauvreté. En plus, bien des organismes contestent ce choix de la mesure qui présente le taux le plus bas (avec la SFR), bien moins élevé que le seuil de la MFR, comme ont l’a vu plus tôt. Il s’agit d’un seuil de biens et services de base, pas de sortie de la pauvreté. On trouvera un argumentaire plus développé sur l’inadéquation de cette mesure dans ce billet de Vivian Labrie. En plus, le panier de la MPC étant calculé pour une famille de deux adultes et deux enfants, il n’est absolument pas adapté aux besoins de familles différentes, notamment de personnes âgées. Chose certaine, le Canada a refusé de choisir la MFR, pourtant la méthode la plus couramment utilisée aux fins de comparaisons internationales, probablement car ses taux de faible revenu sont beaucoup plus élevés, comme on le verra bientôt.

Les taux de faible revenu

Les deux graphiques qui suivent montrent l’évolution des taux de faible revenu selon les SFR et la MFR (après impôt) au Québec pour trois tranches d’âge.

On peut voir sur ces deux graphiques à quel point les deux concepts de faible revenu peuvent donner des résultats différents! En fait, les taux se suivent assez bien au début de la période, soit de 1976 à 1990, et ce, dans les trois groupes d’âge ici présentés. Notons que la baisse spectaculaire des taux de faibles revenus chez les personnes âgées (ligne jaune) de 1976 à 1995 est attribuable à l’amélioration des programmes de soutien de revenu aux personnes âgées, dont le Régime de rentes du Québec (RRQ), le Programme de la sécurité de la vieillesse (PSV) et le Supplément de revenu garanti (SRG). De même, la baisse de leur taux de faible revenu des deux mesures en 2011 et en 2012 découle de l’adoption d’«une nouvelle prestation complémentaire au SRG pouvant atteindre jusqu’à 600 $ pour les célibataires et 840 $ pour les couples». D’autres améliorations ont été adoptées en 2016 (la plus importante étant «d’accroître d’un montant pouvant atteindre 947 $ par année la prestation complémentaire au Supplément de revenu garanti pour les aînés vivant seuls et qui sont les plus vulnérables», mais les effets de cette mesure ne sont pas perceptibles dans ces graphiques. Comme cette amélioration ne touchait que les personnes âgées vivant seules, il est fort possible que ces personnes soient demeurées sous le seuil de faible revenu des deux mesures, mais par un montant moindre.

Si les taux se suivent bien jusqu’en 1990, c’est une autre histoire après. Dans le premier graphique, basé sur la MFR, on voit à partir de 1995 les taux de faible revenu diminuer significativement chez les moins de 18 ans (ligne bleue), soit de 18,8 % à 10,7 %, surtout grâce à une baisse de près de cinq points de pourcentage entre 2015 et 2017, baisse que Statistique Canada attribue à la mise en œuvre de l’Allocation canadienne pour enfants (ACE) au milieu de 2016. Pendant ce temps, le taux de faible revenu des 18-64 ans (ligne rouge) n’a baissé que de 2,2 points (de 15,3 % à 13,3 %), et celui des 65 ans et plus a plus que triplé, passant de 6,5 % en 1995 à 22,8 % en 2017. Dans le deuxième graphique, basé sur les SFR, les taux baissent d’au moins 40 % dans les trois groupes au cours de la même période, même celui des personnes âgées de 65 ans et plus qui baisse de moitié (de 14,1 % à 6,6 %) au lieu de tripler! Alors que ce taux selon la MFR était plus bas de 7,6 points que celui selon les SFR en 1995 (6,5 % par rapport à 14,1 %), il lui était plus élevé de 16,2 points en 2017 (22,8 % par rapport à 6,6 %)!

Soyons clairs. Cela signifie qu’en 2017 il y avait 16,2 % des personnes âgées qui avaient un revenu annuel se situant entre 17 200 $ et 23 500 $ (soit entre le seuil de faible revenu des SFR et celui de la MFR), alors qu’il n’y en avait que 6,6 % qui gagnaient moins de 17 200 $. Bref, on ne veut pas qu’il y ait trop d’ainé.es qui soient dans la misère, mais on s’accommode de plus en plus qu’ils et surtout elles ne soient pas trop nombreux.euses à sortir vraiment de la pauvreté!

Le graphique ci-contre montre l’évolution du taux de faible revenu selon la MPC de 2008 (dont le panier a été établi en 2008) entre 2006 et 2017. Ce graphique est beaucoup moins éloquent que les précédents, car la période est beaucoup plus courte. Disons simplement que les tendances qu’il montre sont assez semblables à celles des taux de faible revenu selon la SFR, car ses seuils sont du même ordre de grandeur. Je ne reviendrai donc pas avec les données de la MPC dans la suite de ce billet.

Revenu médian

Pour comprendre les mouvements inverses des taux de faible revenu des SFR et de la MFR après impôt, il faut simplement revenir à la définition de leurs seuils. Les 35 seuils des SFR étant les mêmes en dollars constants de 1976 à 2017, il n’est pas étonnant que l’enrichissement depuis la reprise du milieu des années 1990 ait permis une diminution des taux de faible revenu dans les trois tranches d’âge.

L’évolution du taux de faible revenu de la MFR par tranches d’âge et surtout sa hausse chez les personnes âgées sont un peu plus compliquées à expliquer. Comme les seuils de faible revenu de la MFR sont établis à 50 % du revenu médian ajusté des ménages canadiens après impôts, il faut en premier lieu regarder son évolution. Notons que le revenu ajusté est obtenu en divisant le revenu total de tou.tes les membres d’un ménage par la racine carrée de la taille du ménage. Par exemple, le revenu ajusté d’un ménage de quatre personnes qui a un revenu total de 100 000 $ sera de 50 000 $ (100 000 $ / racine carrée de 4, soit 2, = 50 000 $) et ce revenu sera accordé aux quatre personnes du ménage.

Le graphique ci-contre, réalisé avec les données du tableau 11-10-0190-01 de Statistique Canada, présente justement l’évolution de la médiane du revenu ajusté des ménages après impôt en $ constants. On voit bien sur ce graphique que ce revenu médian ajusté est demeuré assez stable de 1976 à 1997, puis a augmenté fortement et de façon constante entre 1997 et 2017 (de 41 %, sûrement en bonne partie en raison de la hausse du taux d’emploi des femmes). Les seuils de faible revenu de la MFR ont aussi augmenté au même rythme, car ils sont établis à 50 % de la médiane du revenu ajusté des ménages. Or, les personnes âgées dont le revenu est principalement formé des prestations du PSV et du SRG voient leur revenu indexé au taux d’inflation, sans enrichissement. En conséquence, ceux qui gagnaient en 1995 ou en 1997 un revenu juste un peu plus élevé que le seuil de la MFR ont fort probablement vu ce revenu seulement indexé passer sous le seuil de faible revenu de la MFR entre 1995 et 2017.

On peut en effet voir que le revenu médian ajusté se situait autour de 33 000 $ (en dollar constant) de 1991 à 1997. Le seuil de faible revenu de la MFR représentant 50 % de ce revenu médian, il était donc à l’époque d’environ 16 500 $, soit même un peu moins élevé que celui des SFR (dont j’ai estimé la moyenne à 17 200 $ au début de ce billet), ce qui explique que les taux de faible revenu étaient à l’époque plus élevés pour les SFR que pour la MFR, surtout pour les personnes âgées. Le revenu médian a ensuite augmenté graduellement pour atteindre 47 000 $ en 2017 rehaussant le seuil de faible revenu de la MFR à 23 500 $ cette année-là (ce qui correspond exactement à mon évaluation du début du billet). Ainsi, une famille qui gagnait 20 000 $ était au-dessus du seuil de la MFR de 1976 à 2005, donc pas en situation de faible revenu, mais sous ce seuil à partir de 2001, donc en situation de faible revenu.

Pour évaluer la pertinence de cette explication, j’ai calculé le coefficient de corrélation entre le revenu médian ajusté des ménages et le taux de faible revenu de la MFR des personnes âgées entre 1990 et 2017. Cela m’a donné 0,96, soit une corrélation presque parfaite… Notons que cela ne fonctionne pas avant 1990, car l’amélioration des programmes de soutien de revenu aux personnes âgées dont j’ai parlé plus tôt n’avait pas encore produit tous ses effets.

Les taux de faible revenu des personnes âgées selon le sexe

Comme le revenu ajusté est appliqué à tous les membres des ménages, il y a peu de différence dans les taux de faible revenu selon la MFR par sexe chez les moins de 18 ans. Cet écart fut d’en moyenne trois points de pourcentage plus élevé chez les femmes que chez les hommes du côté des 18 à 64 ans entre 1976 et 1992, mais de seulement 0,8 point entre 2009 et 2017. Notons que celui des SFR fut un peu (de 0,6 point) à l’avantage des femmes entre 2009 et 2017, résultat étonnant qui montre qu’il y avait un peu plus de femmes âgées de 18 à 64 ans qui faisaient partie d’un ménage dont le revenu se situait entre les deux seuils de faibles revenus, mais un peu plus d’hommes qui faisaient partie d’un ménage dont le revenu était inférieur au seuil de faible revenu des SFR. Comme cela ne s’était jamais produit dans les 33 années avant 2009, on peut penser que la récession de cette année-là y est pour quelque chose. Mais, cette question mériterait d’être approfondie.

Le graphique qui suit montre l’évolution du taux de faible revenu chez les hommes et les femmes âgées de 65 ans et plus selon les SFR et la MFR après impôt.

L’écart entre le taux de faible revenu des femmes selon les SFR (ligne verte) et celui des hommes (ligne rouge) fut supérieur à 9 points de pourcentage chaque année de 1976 à 1997, avec un écart maximal de 21 points en 1982. L’écart s’est graduellement réduit par la suite pour se situer en moyenne à seulement deux points entre 2012 et 2017, et même à 0,3 point en 2015. En fait, ces taux ayant été inférieurs à 8 % au cours de ces six années pour les hommes et pour les femmes, cet écart ne pouvait pas demeurer supérieur à 9 points de pourcentage! Cela montre qu’une plus forte proportion de femmes qu’auparavant devait avoir un revenu autre que la pension du PSV et du SRG (soit au moins une rente minimale du RRQ). D’ailleurs, le taux de faible revenu des femmes a diminué de 7 points entre 2003 et 2017 (de 14,9 % à 8,0 %), alors que celui des hommes demeurait assez stable (de 4,2 % à 4,9 %).

Le portrait est bien différent du côté du taux de faible revenu selon la MFR. L’écart entre ce taux de faible revenu des femmes (ligne jaune) et celui des hommes (ligne bleue) est demeuré bien plus stable tout au long de la période, se situant toujours à moins de 12 points de pourcentage, en moyenne à 7 points. Chez les hommes comme chez les femmes, ce taux a diminué dans la première moitié de la période, atteignant son niveau minimal en 1994 pour les femmes (8,1 %) et en 1995 chez les hommes (3,7 %), avant de repartir en hausse pour clore la période à 17,2 % chez les hommes et à 27,5 % chez les femmes. La hausse de plus de six points chez les femmes en 2017 (de 21,3 % à 27,5 %) me semble étonnante, d’autant plus que ce taux n’a augmenté que d’un point chez les hommes (de 16,0 % à 17,2 %) et chez les femmes selon les SFR (de 7,1 % à 8,0 %). On verra cours des prochaines années s’il s’agit du reflet d’une tendance réelle ou simplement d’une donnée aberrante.

Et alors…

Ce billet montre en tout premier lieu l’importance de consulter plus d’un indicateur de faible revenu pour avoir un aperçu le plus complet possible de la situation de la pauvreté. J’aurais d’ailleurs aimé montrer aussi l’évolution des écarts moyens avec les seuils de faible revenu des personnes qui ont un revenu inférieur à ces seuils. Mais, comme ce billet est déjà long et que les données publiées par Statistique Canada ne fournissent que des moyennes, j’ai renoncé. Je suggère plutôt aux personnes intéressées de consulter l’étude intitulée L’écart de faible revenu publiée par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) en février dernier. On y trouve une analyse intéressante de ces écarts, mais uniquement pour la MPC. On y présente notamment à la page 2 un graphique éloquent sur la dispersion par décile de ces écarts pour 2016.

Ce billet a aussi permis de constater que l’indexation au coût de la vie des prestations du PSV et du SRG ne permet pas vraiment aux personnes âgées de maintenir leur niveau de vie, quand on tient compte des besoins toujours grandissants pour qu’elles ne soient pas exclues de la société. Une indexation basée sur le revenu médian des ménages permettrait bien plus de s’assurer que les personnes âgées à faible revenu sortent vraiment de la pauvreté. Cette recommandation est semblable à celles faites par bien d’autres organismes et personnes, notamment par Ruth Rose (elle propose plutôt une indexation à la rémunération moyenne, ce qui n’est pas très différent de ma suggestion) dans ce texte dont je conseille la lecture. Il s’agit maintenant de faire en sorte que ces recommandations soient appliquées…

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