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Le mythe de la théorie du ruissellement

13 mai 2019

Avec son livre Le mythe de la théorie du ruissellement, Arnaud Parienty, professeur de sciences économiques et sociales au lycée de Courbevoie, se demande comment il se fait qu’une idée aussi décriée que la théorie du ruissellement soit encore aussi citée et appliquée. Puis, «il remet en perspective la façon dont les politiques néolibérales ont conduit, partout dans le monde, à une explosion des inégalités, sans pour autant favoriser la croissance et l’emploi, contrairement à ce que prônent les adeptes du ruissellement».

Avant-propos : L’auteur explique les origines de la théorie du ruissellement, qui n’a de théorie que le nom, et présente les objectifs de son livre.

1. Le retour d’une idée discréditée : L’auteur décrit le retour en force de la théorie du ruissellement en 2017 aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en France. En fait, il montre que rares sont les personnes (en économie ou en politique) qui disent reconnaître la validité de cette théorie, mais elles sont assez nombreuses à continuer d’appuyer ou d’adopter des politiques basées sur le postulat que la baisse des impôts des riches (et des entreprises) favorise les investissements et finissent par enrichir les plus pauvres, ce qui est pourtant la base de la théorie du ruissellement.

2. Les origines : la stratégie de l’homme de paille ? : L’auteur présente trois concepts (ou récits) du ruissellement : naïf, faible ou fort. Ces concepts naviguent entre des évidences (les dépenses des uns sont les revenus des autres) et des promesses non appuyées par les données empiriques (les baisses d’impôt sont plus que compensées par les effets de la croissance économique qu’elles génèrent). Il donne ensuite de nombreux exemples d’utilisation de l’expression théorie du ruissellement, tant par la droite que par la gauche, pour discréditer leurs adversaires (l’homme de paille du titre du chapitre).

3. L’argument de l’épargne et des profits : L’auteur analyse les théories de la croissance, surtout celles qui la lient aux investissements et donc à l’épargne, et la conclusion tirée par beaucoup d’économistes qui prétendent qu’il faut en conséquence diminuer l’impôt des riches qui épargnent plus que les plus pauvres et qui pourront donc investir davantage et générer une croissance plus forte. L’auteur montre que ce modèle ne peut fonctionner que si la demande est suffisante, comme en Chine qui a profité de son surplus commercial international (donc de la demande extérieure), ce qui, par définition, ne peut pas se produire dans tous les pays. Dans les autres pays, pour stimuler la demande (essentiellement intérieure), on ne doit pas favoriser l’épargne des plus riches, mais bien la consommation, par exemple en redistribuant les revenus plutôt qu’en diminuant l’impôt des plus riches. L’autre «solution» est de faire augmenter l’endettement des États et surtout des ménages (ce qui s’est produit dans bien des pays), solution bien sûr intenable à moyen et long termes.

L’auteur montre ensuite que l’adage (ou le récit) «les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain» ne s’observe pas toujours dans la réalité, car, encore une fois, les entreprises doivent anticiper une hausse de la demande pour décider d’investir. Il aborde aussi le concept de la stagnation séculaire et conclut que, de nos jours, ce n’est pas le manque d’épargne qui nuit à la croissance, mais plutôt les inégalités.

4. La folie Laffer : L’auteur présente l’idée derrière la courbe de Laffer qui est la représentation visuelle du récit qui affirme que «trop d’impôt tue l’impôt». Si cet adage n’est pas faux en soi (si trop d’impôt veut dire un taux d’imposition confiscatoire), le problème survient lorsqu’on s’en sert pour justifier toute baisse d’impôt chez les riches, peu importe son niveau de départ. En fait, une hausse des impôts a deux effets opposés, soit un effet revenu où on tend à travailler davantage pour compenser la perte de revenus due à la hausse des impôts et un désincitatif au travail parce que chaque heure supplémentaire travaillée rapporte moins. Le problème est de savoir quel effet l’emporte, la réponse pouvant varier selon le niveau de départ de l’impôt, l’époque et le lieu. Empiriquement, le concept de la courbe de Laffer ne s’est jamais observé ni aux États-Unis ni en France, que ce soit pour l’impôt des particuliers ou pour celui des entreprises.

5. Les effets négatifs de la redistribution à l’envers : Le titre illustre bien le contenu de la première partie ce chapitre. L’auteur mentionne trop de ces effets pour que je puisse les résumer. Il cite ensuite des études empiriques (dont celle que j’ai présentée ici) montrant qu’aucun lien ne peut être établi entre les inégalités et la croissance. Il n’y a donc pas d’arbitrage à faire entre les deux, comme les économistes orthodoxes le prétendent.

6. La mondialisation et les baisses d’impôts : L’auteur aborde ici la question de la concurrence fiscale. Il montre tout d’abord que le supposé exode fiscal des riches dû à un taux élevé d’imposition ou à une hausse de ce taux est en fait anecdotique. Il se penche ensuite sur l’évitement fiscal (surtout dans les paradis fiscaux), et sur le mode d’imposition des dividendes et des gains en capital, mais uniquement dans le cas de la France, puis aborde l’historique de l’imposition des revenus des particuliers. Il ne nie pas que la concurrence fiscale puisse «forcer» un gouvernement à diminuer les impôts des riches, mais précise que jamais il ne l’avouera pour montrer qu’il contrôle ses décisions, qu’elles ne lui sont pas imposées, et qu’il se reposera sur le mythe du ruissellement (tout en niant la validité de cette «théorie») pour justifier sa «décision».

7. Parce qu’ils le valent bien : L’auteur émet l’hypothèse que la théorie du ruissellement n’est en fait qu’un procédé rhétorique (ou un récit) pour éviter d’aborder les véritables motifs des partisan.es d’une baisse des impôts des plus riches. Il présente et démolit ensuite certains de ces véritables motifs, dont l’idéologie libertarienne et le mérite. Étrangement, il ne mentionne pas un motif pourtant souvent mentionné dans ce débat (surtout aux États-Unis), soit de récompenser les riches donateurs des partis politiques et de s’assurer qu’ils donneront encore.

Conclusion – le ruissellement comme mythe : Si la rhétorique et le récit de la théorie du ruissellement sont maintenant honnis en France, son mythe est toujours bien vivant. On prétend encore que la baisse des impôts des entreprises et des riches stimule l’innovation et les investissements, même si les faits demeurent têtus et refusent de se plier à ce mythe.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, surtout si on cherche un livre simple sur la question. En effet, ce n’est pas le livre le plus approfondi que j’ai lu sur la question (j’ai nettement préféré l’approche de John Quiggin dans son livre Économie zombie : Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure, dont j’ai parlé dans ce billet), mais il est court, bien écrit et agréable à lire, et le sujet est bien vulgarisé. Les exemples qu’il contient sont pertinents et faciles à comprendre. Comme mentionné dans le billet, je déplore toutefois que l’auteur n’ait pas abordé des questions aussi importantes que l’influence des riches (et des universités et instituts de recherche qu’ils financent) sur la politique et sur le financement des partis politiques, et leurs relations privilégiées avec leurs dirigeant.es (un chum, s’t’un chum!). En plus, il ne dit mot des conséquences de la théorie du ruissellement sur l’environnement. Mais, comme introduction à ce sujet, ce livre fait bien le travail. En plus, les notes sont en bas de pages!

Si on veut entendre l’auteur présenter son livre, on peut regarder cette vidéo de 6 minutes :

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