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Le triomphe des Lumières

2 septembre 2019

C’est à la suggestion d’un ami que je me suis procuré le livre Le triomphe des Lumières du psychologue cognitiviste Steven Pinker. J’avais déjà pensé de le faire, mais ses 637 pages me faisaient hésiter. L’auteur y propose «un plaidoyer pour la raison, la science et l’humanisme», idéaux qu’il considère comme «nécessaires pour relever les défis d’aujourd’hui et avancer sur la voie du progrès», notamment pour contrer le catastrophisme qui serait «dangereux pour la démocratie et la coopération mondiale».

Avant-propos : Mis à part la mention de l’objectif de ce livre, cet avant-propos vise en fait à remercier les personnes qui ont contribué à ce livre.

Première partie – Les Lumières : L’auteur présente l’objectif de cette première partie, soit de montrer que les idéaux des Lumières sont toujours d’actualité et qu’ils fournissent une bonne raison de vivre.

1. Osez comprendre! : L’auteur explique ce qui caractérise les Lumières : la raison, la science, l’humanisme et le progrès, caractéristiques qu’il développe par la suite.

2. Entropie, évolution, information : En analysant les questions abordées par les penseurs des Lumières, il faut tenir compte des limites des connaissances acquises à leur époque (XVIIe siècle et surtout XVIIIe). Selon l’auteur, l’entropie, l’évolution et l’information sont trois «concepts clés relatifs à la condition humaine et aux caractéristiques du progrès que nous possédons et qu’ils ne possédaient pas», ce qui n’enlève rien à leurs mérites.

3. Contre-Lumières : Même s’il peut sembler évident d’appuyer les idéaux des Lumières (raison, science, humanisme et progrès), de nombreux mouvements s’y opposent depuis qu’ils ont été émis. L’auteur les présente et les commente. Ces oppositions se basent sur la religion, le groupe ethnique, la classe, la nation et d’autres regroupements du genre. Notons que l’auteur ne fait qu’esquisser ses arguments sur ces sujets, car il y consacrera des chapitres complets plus loin.

Deuxième partie – Le progrès

4. Progressophobie : Selon l’auteur, «les intellectuels qui se disent progressistes détestent vraiment le progrès», mais pas ses fruits. La population va dans le même sens, considérant la situation mondiale (et même nationale) toujours pire que ce qu’en indiquent les données fiables. L’auteur attribue ce phénomène en bonne partie au biais de disponibilité, dû notamment à la plus grande disponibilité des mauvaises nouvelles que des bonnes, mais aussi à d’autres facteurs, donc le biais de négativité.

5. Vie : L’espérance de vie mondiale est passée de 29 ans au XVIIIe siècle à 60 ans vers les années 1970 et à 71,4 ans en 2015. Cette hausse s’explique en premier lieu par la baisse du taux de mortalité infantile (de 35 % à beaucoup moins que 1 %), mais aussi dans toutes les tranches d’âge. L’auteur ajoute que l’espérance de vie en bonne santé est aussi en hausse.

6. Santé : Ce chapitre porte sur les progrès de l’hygiène (privée et publique), de la médecine et des produits pharmaceutiques (y compris des vaccins).

7. Subsistance : L’auteur présente une foule de statistiques montrant l’amélioration de l’alimentation au niveau mondial (baisse des décès dus à des famines, de la sous-alimentation et des retards de croissance, hausse du nombre de calories ingérées par personne, etc.).

8. Prospérité : Où l’auteur montre les effets positifs de l’augmentation de la richesse et de la mondialisation, notamment sur la diminution de la pauvreté extrême (voir ce billet sur la fiabilité douteuse des données de la Banque mondiale sur la pauvreté extrême).

9. Inégalités : Selon l’auteur, les inégalités n’empêchent pas la réduction de la pauvreté et peuvent contribuer au bonheur (!). Entre autres.

10 Environnement : L’auteur compare «le courant dominant de l’environnementalisme» à «une idéologie quasi religieuse» (comme Christian Rioux, et d’autres). Il fait ensuite la promotion de l’écomodernisme, un genre de capitalisme vert, minimise l’importance de l’épuisement des ressources, de la pollution, de la déforestation (par exemple) et du niveau d’extinction des espèces, et favorise l’utilisation de l’énergie nucléaire. En plus, ce chapitre est rempli d’anecdotes sarcastiques ridiculisant les environnementalistes, ce qui n’apporte pas grand-chose.

11. Paix : Ce chapitre porte sur la diminution graduelle de la mortalité due aux guerres.

12. Sécurité : L’auteur aborde la baisse du taux de mortalité par blessures (homicides, accidents de la circulation, piétons, avions, chutes, noyades, feu, travail, catastrophes naturelles, etc.), surtout aux États-Unis, malgré la forte hausse du taux de mortalité par intoxication depuis 1990 (hausse essentiellement due à la crise des opioïdes).

13. Terrorisme : L’auteur tâche «de montrer que le terrorisme pollue notre appréciation du progrès» et qu’il cause beaucoup moins de décès que les gens l’imaginent et que bien d’autres causes de décès (dont les accidents de la circulation), même si la population le craint davantage.

14. Démocratie : Jamais autant de pays n’ont bénéficié d’un régime relativement démocratique et jamais autant de personnes n’ont vécu dans ce genre de pays. Ce verdict est bien nuancé par l’auteur.

15. Égalité des droits : Les droits de la personne, notamment l’égalité entre les sexes, selon l’ethnie, l’orientation sexuelle et les croyances, ainsi que les droits des enfants, sont en progression aux États-Unis et dans le monde, même si la discrimination est encore présente (ce que l’auteur reconnaît, mais minimise parfois). Les sarcasmes sont ici aussi inutiles que les précédents (contre les progressistes qu’il qualifie encore de progressophobes, par exemple).

16. Savoir : La scolarisation, l’alphabétisation et même le quotient intellectuel sont en hausse et ces hausses apportent des bienfaits dans tous les domaines de la qualité de vie des êtres humains.

17. Qualité de vie : Les indicateurs en amélioration présentés dans ce chapitre se basent sur la liste des capabilités (possibilités pour une personne de transformer des biens en liberté et de choisir la vie qu’elle veut mener) établie par Martha Nussbaum (voir cette liste dans ce billet), notamment les heures de travail, la retraite (âge et revenus) et le temps consacré aux tâches ménagères, aux enfants, aux loisirs, aux voyages et à la culture.

18. Bonheur : Les indicateurs du bonheur (ou de la satisfaction de la vie) basés sur l’auto-évaluation sont en hausse et sont fortement corrélés avec le PIB réel par habitant, même si bien d’autres facteurs les influencent. L’auteur examine aussi le taux de mortalité par suicide pour quelques pays et observe une légère tendance à la baisse, mais mentionne que les facteurs explicatifs (sauf ceux liés aux récessions) sont difficiles à cerner. Il aborde aussi la dépression et l’anxiété, mais ne conclut pas, car la définition et la perception de ces états ont grandement évolué à travers les années et varient selon les pays.

19. Menaces existentielles : L’auteur aborde des menaces qui font l’objet de prévisions catastrophistes (autres que celles traitées dans les chapitres précédents) :

  • non, l’humanité ne tombera pas «sous le joug de l’intelligence artificielle»;
  • oui, le cyberterrorisme et le bioterrorisme sont dangereux et on doit s’en protéger, mais une attaque majeure demeure peu faisable donc peu probable;
  • une guerre nucléaire n’est pas impossible, mais aucune des très nombreuses prévisions apocalyptiques à ce sujet ne s’est réalisée et tout indique qu’il continuera à en être ainsi.

20. L’avenir du progrès : L’auteur revient sur les progrès présentés dans les chapitres précédents et les nuance un peu (mais pas suffisamment). Ce chapitre vise à examiner les possibilités que ce progrès se poursuive. L’auteur juge que oui, bien sûr, même si l’élection de Trump et d’autres leaders de la droite populiste peut le freiner temporairement.

Troisième partie – La raison, la science et l’humanisme : Avec cette dernière partie, l’auteur vise à défendre les idéaux des Lumières «contre des ennemis inattendus – pas seulement les populistes en colère et les fondamentalistes religieux, mais aussi certaines factions de la culture intellectuelle dominante»

21. Raison : Ce n’est pas parce que l’être humain est souvent irrationnel qu’il ne peut pas réfléchir rationnellement et surtout que la raison n’a pas d’importance. Pourtant, le contenu de ce chapitre montre surtout le caractère irrationnel de l’être humain. L’auteur critique notamment la sélection des faits et leur interprétation dus à la polarisation intellectuelle et politique, le postmodernisme, le concept de «l’ère de la post-vérité», les fausses nouvelles (fake news) et les mensonges (dont ceux de Donald Trump), mais vante la «nouvelle éthique de la vérification des faits» (fact-checking) dans les médias.

22. Science : La science est probablement le plus grand accomplissement de notre espèce. Pourtant, la science n’est pas toujours reconnue à sa juste valeur et est même méprisée dans certains milieux, y compris par des intellectuel.les. L’auteur pourfend surtout les personnes qui reprochent à la science des horreurs comme le darwinisme social ou l’eugénisme, alors que ces doctrines se justifient avec de mauvaises interprétations de la science (ici de la théorie de l’évolution par sélection naturelle). Il donne ensuite de nombreux exemples de résistance et même d’hostilité face à la science dans divers domaines (dont en sciences humaines) et diverses circonstances.

23. Humanisme : L’auteur définit l’humanisme comme «l’objectif de maximiser l’épanouissement humain – la vie, la santé, le bonheur, la liberté, la connaissance, l’amour, la richesse de l’expérience». Il nous en donne de nombreux exemples, puis s’attaque aux «arguments brandis contre l’humanisme», notamment ceux liés à la religion et à «l’idéologie qui sous-tend la résurgence de l’autoritarisme, du nationalisme, du populisme, de la pensée réactionnaire et même du fascisme». Puis, il conclut :

«Nous n’aurons jamais un monde parfait, et il serait dangereux de nous fixer cet objectif. Mais, il n’y a pas de limites aux avancées qu’il nous est possible d’accomplir dès que nous continuons de mettre nos connaissances au service de l’épanouissement humain.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Bof. Non, en fait. Si ce livre fait œuvre utile en lançant un appel au recours à la raison, à la science, à l’humanisme et au progrès (dépendant de la façon dont on le définit), et en montrant que la situation générale de l’humanité s’est grandement améliorée et demeure enviable, il le fait beaucoup moins bien que d’autres livres portant sur le même sujet, dont La grande évasion d’Angus Deaton (que j’ai présenté dans ce billet), livre qu’il cite, mais en ne retenant que les parties qui confirment ses propos et ignorant les nuances qu’il contient (faisant exactement ce qu’il reproche à d’autres). Il s’agit en effet d’un livre à thèse et, comme trop souvent dans ce type de livre, on présente surtout les données et faits qui appuient la thèse défendue. Ces données et faits ne sont pas toujours fiables, mais il est impossible de tous les vérifier. Pire, l’auteur ridiculise les gens qui ne pensent pas comme lui, ne se contentant pas de contredire leurs arguments, mais adoptant fréquemment envers eux un ton sarcastique et même parfois méprisant.

Si beaucoup de chapitres sont de bonne tenue, j’ai particulièrement ragé en lisant ceux sur les inégalités et l’environnement, chapitres où sa sélection de faits et de données est manifeste et leur interprétation nullement nuancée. Son style est souvent laborieux et il tend à allonger inutilement le texte avec des anecdotes qui n’apportent pas grand-chose. Certains chapitres sont d’ailleurs d’une longueur lancinante. En plus, les 1287 notes qu’il contient, souvent substantielles, s’étendent sur 62 pages à la fin du livre, suivies d’une bibliographie comptant 57 pages, ce qui exigerait l’utilisation de trois signets, car les notes réfèrent souvent à la bibliographie… Au moins, les notes assez nombreuses du traducteur sont en bas de page.

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