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Le seuil de pauvreté extrême

29 mars 2018

J’ai écrit dans le billet que j’ai récemment consacré au livre La grande évasion – Santé, richesse et origine des inégalités d’Angus Deaton que je comptais présenter une étude portant sur le calcul du seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale depuis plusieurs semaines. Le temps est maintenant arrivé! L’étude en question de Robert C. Allen, historien et professeur à l’Université de New York à Abu Dhabi, est intitulée Absolute Poverty: When Necessity Displaces Desire (Pauvreté extrême : quand la nécessité l’emporte sur le désir).

Contexte

L’évolution de la pauvreté extrême telle que calculée et présentée par la Banque mondiale sert souvent d’exemple pour montrer que la mondialisation a ses bons côtés. En effet, comme le montre le graphique qui sert d’image pour accompagner ce billet (tiré de la page 5 de ce document de la Banque mondiale), graphique que j’ai reproduit ci-contre de façon plus correcte (on voit bien que les deux lignes s’éloignent au lieu de se rapprocher comme dans le graphique du haut, ce qui est plus juste, car les pourcentages diminuent plus fortement que les nombres, puisque la population totale continue d’augmenter). Il est de fait exact que le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté (soit avec moins de 1,90 $ par jour) a diminué de près de 60 % entre 1990 et 2013, soit de 1,85 milliard à 767 millions de personnes, et que le pourcentage de la population mondiale en état d’extrême pauvreté a, lui, diminué de 70 % (de 35,0 % à 10,7 %). Mais, cela est-il dû à la mondialisation (je pose la question, mais ce n’est pas l’objet de ce billet…)? Et, encore plus important, le seuil de 1,90 $ utilisé pour estimer le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté est-il pertinent? Est-il normal que ce seuil soit le même partout sur la planète? Comment fait-on pour savoir combien de personnes gagnent moins que ce seuil?

Comme le dit la Banque mondiale elle-même dans le document où on retrouve le graphique qui accompagne ce billet, «Des efforts substantiels sont aussi nécessaires pour faire face aux problèmes de qualité, de comparabilité et de disponibilité des données, particulièrement dans les pays à faible revenu», bref, surtout dans les pays où on retrouve la grande majorité des personnes ultras pauvres! Et si la Banque mondiale trouve ces problèmes importants de nos jours, à quel point l’étaient-ils en 1990, année qui sert de point de départ à son graphique (et au mien)? Comme l’a bien dit Angus Deaton, de petits changements aux questionnaires utilisés par la Banque mondiale peuvent faire passer du simple au double l’estimation du nombre de super pauvres. Et, quand M. Deaton a écrit cet exemple, le seuil de faible revenu était de 1,25 $ par jour, après avoir déjà été à 1,00 $. Bref, cet exercice comporte son lot d’imprécision et d’arbitraire. Dans ce contexte, l’auteur compte proposer dans son étude une nouvelle méthode plus objective pour définir la pauvreté extrême et la mesurer.

Problèmes avec le seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale

La Banque mondiale établit son seuil de pauvreté extrême à l’aide des seuils de pauvreté utilisés dans de nombreux pays (33 en 1990, 74 en 2009). Elle retient les seuils des pays les plus pauvres et les convertit «dans une monnaie commune en utilisant des taux de change en parité de pouvoir d’achat (PPA)». Or, les méthodes des différents pays pour établir leurs seuils de pauvreté ne sont pas les mêmes et reposent sur des enquêtes pas vraiment fiables (confondant entre autres les besoins dans les villes et les milieux ruraux), comme mentionné auparavant. L’auteur a fait ressortir d’autres problèmes avec cette méthode dans une autre de ses études datant de 2013, problèmes d’autant plus importants que ce seuil est utilisé par tous les pays comme indicateur universel de la pauvreté (il sert par exemple pour évaluer l’atteinte du premier des Objectifs de développement durable de l’ONU, qui est d’éliminer l’extrême pauvreté et la faim d’ici 2030) :

  • ce seuil de pauvreté n’est pas lié à un panier de biens précis;
  • la dépense pour les aliments ne permet pas de respecter les recommandations minimales de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et ne varie pas en fonction des activités et du climat;
  • certains pays n’accordent presque pas de revenus pour toutes les autres dépenses;
  • le coût du logement n’est pas vraiment estimé, représentant simplement un certain pourcentage des coûts de l’alimentation (et le logement dans les pays pauvres n’a rien à voir avec celui des pays riches et mêmes intermédiaires);
  • l’utilisation de la parité de pouvoir d’achat pour comparer les prix dans les différents pays est basée sur les prix de l’ensemble des biens et services des pays comparés et non pas sur les prix des biens de nécessité qui sont liés à la pauvreté extrême (et les paniers de biens et services diffèrent grandement entre les pays);
  • l’inflation n’est pas la même dans tous les pays et n’est pas non plus basée sur l’inflation des prix des biens de nécessité.

Il précise dans son étude plus récente qu’un seuil de pauvreté extrême international devrait satisfaire à cinq critères. Il devrait :

  • avoir une signification claire liée à la survie, à la santé et au bien-être, et permettre d’être actif, de pouvoir évoluer et d’être en bonne santé;
  • représenter une norme constante dans le temps et l’espace;
  • tenir compte des prix locaux et d’autres facteurs locaux pertinents comme le climat;
  • éviter les problèmes d’indexation insolubles;
  • n’être basé que sur des informations facilement disponibles.

Selon l’auteur, un tel seuil doit comprendre des dépenses de nourriture, de logement et d’autres biens, ces trois catégories devant être spécifiées indépendamment les unes des autres (et non en proportion de la nourriture, comme certains pays le font actuellement). C’est à l’élaboration d’un tel seuil que la suite de son étude est consacrée.

Établissement d’un nouveau seuil de pauvreté extrême

Je vais ici uniquement survoler la présentation de la méthode de l’auteur et carrément sauter ses calculs. Pour l’alimentation, le genre de problèmes auxquels il a fait face fut entre autres d’appliquer les recommandations de l’OMS alors que l’alimentation de la grande majorité des habitants de la plupart des pays en développement (et même riches) ne les respecte pas sans qu’on puisse tous les considérer en état d’extrême pauvreté. Autre exemple, certains auteurs ne considèrent que le nombre de calories et en arrivent à proposer un régime composé uniquement d’huile végétale dans certains pays! Pourtant, il est évident que personne ne peut vivre sans l’apport de certains nutriments essentiels, même quand le nombre de calories est suffisant. En fait, l’auteur décrit ces problèmes et ses propositions sur l’alimentation seulement sur plus de 12 pages de cette étude qui en compte une trentaine!

Il en est de même des dépenses non alimentaires qui, dans l’établissement du seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale, ne sont qu’une moyenne de la proportion de ces dépenses sur celle de l’alimentation prévue dans les seuils des pays les plus pauvres. L’auteur fait entre autres remarquer que ces proportions portent toutes sur des pays tropicaux. Il propose plutôt de considérer les dépenses minimales pour se procurer un logement, du carburant (ou une autre source d’énergie), de l’éclairage, des vêtements et du savon, mais rien pour les produits de santé, pour l’éducation et pour toute autre dépense. Il maintient donc le concept de pauvreté extrême, très extrême…

Il calcule ensuite les dépenses de logement sur la base de trois mètres carrés par personne (même avec cette contrainte énorme, il précise que 1,90 $ par jour serait insuffisant dans bien des pays pour se payer un tel logement). On doit supposer que ces logements sont meublés, car il n’y a aucun budget pour s’acheter ne serait-ce qu’un matelas ou une chaise… Les dépenses de vêtements, d’énergie et d’éclairage varient en fonction du climat, et sont calculées selon diverses sources crédibles (qu’il serait long à mentionner).

Résultats

En appliquant ses critères, l’auteur calcule que le seuil de pauvreté quotidien varierait de 1,46 $ à 4,62 $ par jour selon les pays avec un menu de base et de 1,86 $ à 6,08 $ avec un menu complet. Il serait en moyenne de 2,63 $ (3,22 $ avec un menu complet) dans les pays pauvres, de 2,05 $ (2,15 $) dans les pays intermédiaires (notons que l’auteur n’a pu obtenir de données satisfaisantes que pour deux pays, la Turquie et le Mexique) et de 3,96 $ (4,54 $) dans les pays riches (ce qui représente à peine de 1500 $ à 1650 $ par année!). En fait, même avec un menu de base, seulement quatre des 20 pays étudiés auraient un seuil inférieur à celui de 1,90 $ utilisé par la Banque mondiale (et deux avec le menu complet).

L’utilisation des seuils avec un menu de base fait augmenter de 50 % le nombre de personnes en état de pauvreté extrême, la proportion de la population dans cette situation passant en 2010 de 12.1 % en utilisant le seuil de la Banque mondiale à 18,0 % dans les 20 pays étudiés. Ce taux serait encore plus élevé s’il avait utilisé son menu complet…

Et alors…

Cela fait quelques années que je me demande comment la Banque mondiale calcule son seuil de pauvreté extrême et comment elle fait pour estimer le nombre de personnes qui gagnent moins que ce seuil. Je pensais reproduire sur ce sujet ce que j’ai fait il y a deux ans avec les données du Crédit suisse sur la richesse et sur sa répartition qu’Oxfam utilise dans ses rapports annuels sur les écarts de richesse. Je voulais bien, mais chaque fois que je regardais la méthode de la Banque mondiale, je pensais lire un résumé incomplet. Mais non, sa méthode est aussi simplette et mauvaise que je le lisais.

L’étude que j’ai présentée dans ce billet permet de préciser les lacunes de cette méthode et d’en proposer une plus cohérente. Elle montre bien que l’utilisation d’un seul seuil pour tous les pays, même de revenus semblables, n’a aucun sens et que l’idée d’utiliser des méthodes de parité de pouvoir d’achat pour rendre les pays «comparables» introduit au contraire un autre biais. Quant aux études utilisées pour comptabiliser le nombre de personnes vivant avec moins que son seuil, la Banque mondiale elle-même reconnaît leur inadéquation.

Malgré ses qualités, la méthode proposée dans cette étude reste bien imparfaite. Tout d’abord, l’auteur le dit lui-même, les sources de données sont bien imparfaites, notamment pour calculer des seuils par pays (ils peuvent en plus grandement varier d’une région de ces pays à l’autre, des milieux urbains aux milieux ruraux), mais surtout pour estimer le nombre de personnes gagnant et consommant moins que ces seuils. Ensuite, l’utilisation d’un tel seuil suppose que 100 % des dépenses de ces personnes se font pour les produits contenus dans le panier de biens élaboré par l’auteur. Si cette personne prend une bière un jour ou se permet un aliment ou un vêtement un peu plus cher, ce sera au détriment des autres biens inclus dans ce panier, biens qui sont tous considérés essentiels. Et je ne parle pas du désastre si elle doit prendre des médicaments… En ce sens, son panier ne respecte pas un de ses critères, qui est de permettre d’être actif, de pouvoir évoluer et d’être en bonne santé. Ensuite, ce qui est une qualité pour l’auteur, et même un autre de ses critères pour établir un seuil de pauvreté extrême, soit de représenter une norme constante dans le temps et l’espace, est pour moi une lacune. Ce panier doit en effet être le même durant toute une période étudiée, par exemple sur près de 25 ans dans les graphiques du début du billet, alors que le panier de biens et services consommé par l’ensemble de la population s’est grandement modifié au cours de cette période (et si on remonte avant cela, les changements seraient encore plus grands). Cela est normal, pourrait-on dire, car il s’agit d’un panier de survie. C’est vrai. Il demeure que la souffrance sociale liée à la pauvreté de voir les autres se permettre de plus en plus de biens et services, et des biens et services de plus en plus sophistiqués, et l’exclusion ressentie pour cette raison ne peuvent que gagner en intensité. Il y aurait donc moins de pauvres extrêmes (je répète, très extrêmes), mais ceux qui le sont encore souffriraient davantage de l’être. Tout un progrès…

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